La Grande en petite tenue

Récit imaginé par par Antonine Baert-Yue, Anthony Murcier, Joas  Paroz, Jules Vulliamoz et Jean-Christophe Anna et facilité par Alexis Moeckli dans le cadre d’un atelier futurs proches réalisé le 07/09/2022 à la HEIG-VD.

Thème de l’atelier:   Le potentiel d’autonomie et de durabilité de la région de la Gruyère


Tous les samedis matins, Géraldine se rendait au marché de Bulle pour y vendre quelques légumes de sa production : courgettes, poireaux, carottes et pommes de terre notamment. Cette année-là, la récolte avait été particulièrement bonne malgré la canicule. En effet, l’agricultrice avait mis au point un engrais naturel à base de mélisse et d’orties qui était sans doute à l’origine d’un tel succès.

Un samedi matin frais d’octobre, le réveil retentit un peu avant sept heures. Géraldine sortit assez rapidement de son lit, tandis qu’Eva, sa compagne, grommelait dans son sommeil. Contrairement à Eva, Géraldine appréciait se lever de bonne heure afin de pratiquer le yoga et la méditation. Mais les pensées tournaient en rond dans sa tête. Que de conflits politiques ces temps-ci… L’Union Économique Suisse (UES) ne cessait de bloquer toute initiative des partis écologistes, alors que la planète entrait dans une ère critique au niveau du climat. Quel avenir pouvait en résulter?

« Mais trêve de ces songes lancinants, » pensa-t-elle, « il faut aller de l’avant. » Et tout en méditant, elle plongea dans une rêverie lucide dans laquelle elle vit la verdure reconquérir le monde. La roue cesserait de tourner, ou du moins elle ralentirait, et l’humanité apprendrait à se satisfaire du nécessaire.

« Youhou Géraldine, c’est bientôt l’heure du marché! » La voix d’Eva coupa court son voyage spirituel. Les deux femmes se mirent donc en route pour Bulle après avoir chargé tous les légumes sur leurs cargo-bikes. Elles traversent les grands champs de maïs jaunis par des mois de sécheresse, puis le bois de Bouleyres, avant d’arriver dans le centre-ville.

Un embouteillage, c’est tout ce qu’il leur faut, décidément. Ce n’est pas rare, surtout un samedi matin. A grand-peine, les deux cyclistes se frayent un chemin parmi les voitures, dans la douce odeur des pots d’échappement. Arrivées sur la place du marché, Didier, agriculteur de Vuadens, vient à leur rencontre.

« Adieu-donc!

– Mais bien le bonjour !

– Vous en avez de belles patates. Les miennes font bien pâle figure à côté.

– Ah bon? Habituellement elles sont bonnes, mis à part le fait que tu les traites aux engrais du grand capital, » répond Eva avec un clin d’œil.

– Je sais pas ce qu’elles ont, mais depuis une petite semaine elles ne sont pas au top de leur forme. »

Le marché est bondé aujourd’hui. Pour une raison ou une autre, les clients affluent vers leur stand. Une fidèle acheteuse leur précise qu’aucun légume n’est à la hauteur des leurs. Géraldine et Eva rentrent fatiguées mais satisfaites de leur journée pour manger avec leur fils Jason. Géraldine resonge au commentaire de cette cliente et aux pommes de terre de Didier. C’est comme si ces deux choses étaient corrélées. Eva n’est pas convaincue, néanmoins, et propose d’aller se coucher. Elle devra se lever quelques heures plus tard pour son travail de nuit.

En pleine nuit, Géraldine se fait réveiller par le cri des sirènes de la ville de Bulle. Elle se lève et va réveiller Jason, lui aussi déjà debout. Ils se dirigent ensuite dans la cuisine afin d’écouter la radio pour en apprendre plus sur la situation. Toutes les chaînes diffusent la même information : une pénurie alimentaire mondiale due à un parasite impactant les cultures intensives (agriculture chimique) est, comme pressenti, d’actualité. Les grands centres commerciaux n’ont de ressources plus que pour 1 an (selon leurs dires) si aucun changement n’est effectué.

La sonnette de la maison retentit et la voisine, apeurée de ce qui se passe, vient se réfugier chez Géraldine en pleurs. Géraldine et Jason, d’un grand calme, lui expliquent qu’avec leur permaculture, ils ne se sentent pas menacés par cette crise et qu’avec de l’aide, cette situation pourrait être pareille pour elle. Ils discutèrent alors de comment ils gèrent leur autosuffisance alimentaire ; ceci jusqu’au levé du jour. Eva, qui travaillait de nuit, rentra au moment où la voisine rentrait chez elle. Les trois habitants de la maison rentrèrent dans une grande discussion qui se termina sur une idée commune : partager et apprendre aux habitants de la région leur façon de vivre afin de surmonter cette crise alimentaire.

En raison des tensions sur l’approvisionnement alimentaire de la ville de Bulle, les supermarchés et les épiceries ont été dévalisés en une semaine à peine. Souvent dénoncées par les collapsologues locaux, l’absence de stocks dans les magasins et la forte dépendance aux importations en provenance des cantons éloignés, de la France, de l’Espagne et des Pays-Bas, auront été fatal·e·s dès le premier « crash ».

Habitué·e·s à une abondance quelque peu artificielle directement liée au développement sans limite de notre civilisation thermo-industrielle, les habitant·e·s avaient abandonné depuis de nombreuses années les jardins partagés de la ville, laissés complètement à l’abandon. L’habitude historique d’entretenir un stock de denrées alimentaires de base avait également été perdue depuis bien longtemps.

Rapidement affamé·e·s, les habitant·e·s n’ont eu d’autre choix que de migrer vers les campagnes à la recherche de terres cultivées. Ces terres étaient de plus en plus réduites puisque la quasi-totalité des champs en agriculture conventionnelle, fortement dépendants des intrants chimiques, n’avaient pas survécu à la déferlante du parasite Champignon-38 venu de l’Allemagne voisine. Par vagues successives, les anciens urbains ont donc envahi les villages aux alentours à la recherche des exploitations bio. Ces dernières s’étaient organisées sous la forme d’une coopérative cantonale à l’initiative de Géraldine, grande prêtresse bouddhiste qui vivait à proximité immédiate du village de Gruyère. Cette coopérative – « Du bio pour toutes et tous » – avait édité à peine quelques mois avant le « crash » du printemps 2038 une cartographie de ces exploitations bio. Arthur, militant écologiste très engagé au sein de l’antenne locale du réseau des villes en transition, avait pris le soin d’imprimer cette carte. ll avait proposé à l’ensemble des militant·e·s de l’association de réunir leurs proches pour gagner ensemble le plus grand domaine permacole du canton, celui justement développé par Géraldine. C’est ainsi, qu’après 2 jours de marche, un groupe d’une cinquantaine de personnes arriva le 10 mai 2038 au « Temple végétal ». Prévenue de leur arrivée par pigeon voyageur un jour plus tôt, Géraldine les attendait. Aidée de sa compagne, de son fils et de quelques voisin·e·s, elle avait installé le campement qui comptait 15 grandes tentes pouvant accueillir chacune entre 8 et 10 personnes. Elle était partagée entre une certaine excitation et un profond doute, entre la joie de rencontrer enfin Arthur physiquement après avoir si souvent partagé avec lui sur le groupe de discussion Framavox créé pour l’occasion et l’incertitude évidente de la tournure qu’allaient pouvoir prendre les événements à venir. Son exploitation permettrait-elle de nourrir tout le monde. Comment pourrait-elle déléguer les tâches pour développer encore les rendements de son terrain ? Le PFH serait-il en mode « putain » ou « précieux » ? Comment ce nouveau groupe pourrait-il s’organiser pour ne pas subir les agressions violentes des « hordes finales », ces bandes de personnes prêtes à tout pour dépouiller les exploitations bio.

Quelques années plus tard, en 2042, des habitations végétalisées se sont construites sur plusieurs centaines de mètres à la ronde autour du temple végétal qui s’élevait autrefois seul au milieu des prairies. Cette nouvelle ville à l’aspect d’une grande tribu est entourée par des hectares de permaculture. Non loin, on peut apercevoir les vestiges désertés de Bulle où la nature et le vivant reprennent peu à peu leurs droits. Maintenant des biches parcourent les anciennes avenues du centre-ville, une famille de sanglier a élu domicile au centre de l’ancienne zone industrielle et une forêt de châtaigniers pousse paisiblement sur l’ancien échangeur de l’autoroute.

C’est le troisième dimanche du mois de Juillet, que Jason a fêté ses 18 ans. Le 18ème anniversaire est sacré chez les bouddhistes naturistes, car c’est à ce moment que la mère transmet à son fils, les clés de la maison. Jason doit maintenant garantir le bon fonctionnement de la communauté. Il a décidé de mettre en place une commission de 10 personnes, au sein de la tribu, qui déciderait des choix, ou des directions que la communauté devrait prendre. Jason ajouta: « Cette commission devra également être renouvelée toutes les années et les 10 personnes devront être représentatives de toutes les différentes castes de personnes que notre communauté regorge ». La cérémonie de la transmission des clés se déroula au milieu du temple végétal. Géraldine versa une larme sur une violette et tout d’un coup, une multitude de petites fleurs mauves ont éclos sur le temple. Ensuite, après ce moment riche en émotion, est venu la partie festive de la cérémonie. La quasi-totalité de la communauté est réunie devant le temple, le « Portager », néologisme créé par Jason, qui rassemble les mots: potager et partager. Chaque famille a apporté une spécialité culinaire pour créer un énorme repas canadien. Les gens rient et passent un fabuleux moment. Sur la scène, 4 groupes de musique de la communauté s’enchaînent et les gens dansent jusqu’au petit matin.

Le lendemain matin, Géraldine et Jason sont seuls dans la cuisine, ils se regardent intensément. Après un petit moment de silence, Géraldine ria aux éclats et dit à Jason : « On l’a fait! » 

Et c’est ainsi que la plus grande communauté de bouddhistes naturistes du monde fut créée par Géraldine, que l’histoire retiendra sous le nom de « Géraldine la grande en petite tenue ».