D’un chêne à l’autre

Récit imaginé par Aurore, Nathalie, Dominique et Elodie et facilité par Mathilde Guyard dans le cadre l’atelier futurs proches organisé le 19 septembre 2026 par Les Liens du Centre-Bretagne à Ty Balum.

Thème de l’atelier :  Et si en 2040 le Centre Bretagne était autonome et résilient ?


C’est un matin comme j’aime bien. La rosée joue au toboggan sur mes feuilles. Les gouttes ont grossi doucement tout au long de la nuit et une est tombée de grand chêne sur ma cime. J’ai dansé un peu. Et toutes me gouttes ont roulé. Je vais pouvoir sécher avec l’aube. Enfin quand la colline de Ty Balum sera bien réveillée, parce que grand chêne est encore en train de se nourrir en pleine lumière. La lumière arrive par petits rayons pur évaporer l’eau des feuilles. Grand chêne partage le plein soleil vers la mi-journée.

J’ai largement le temps de boire toute la nuit. La chouette, les biches et la vieille humaine aussi. La veille humaine se promène toujours avec sa paille pour une lampée d’eau dans nos racines aux herbes hautes et à nous. Elle a encore laissé son parapluie renversé qui recueille la pluie, juste sous les plus vieilles branches de grand chêne. La coupole a versé dans la tige-gourde largement assez et une marre s’est formée dans la toile. Alors les biches et la chouette ont profité de l’occasion pour boire ensemble et écouter les histoires de grand chêne.

Surtout que tout le monde se demandes lesquelles il va révéler. Lesquelles il va puiser de sa longue mémoire à la fête annuelle. La colline entière s’affaire depuis des jours et des nuits. Comme chaque printemps, pour préparer la fête en son honneur. C’est toujours l’occasion de raconter à la fois les histoires d’aujourd’hui, des saisons de l’année écoulée et de remonter le temps dans les souvenirs de Mampap, mon arrière-grand-père. Je suis tellement excité d’être aux premières loges pour voir toute cette joie. Il y a rarement autant d’effervescence dans la colline. D’habitude j’entends le souffle doux du vent, des ailes de geais et de mésanges ou au plus fort le bec du pic vert ou la massette d’un petit humain qui pile du calendula pour la couleur de son dessin. Mais les jours qui précèdent la fête du grand chêne, des groupes et des troupeaux s’activent plus vite, les rires en cascade dévalent les clairières et le ziiiiip des tyroliennes s’accélère. Toutes les victuailles descendent des différents versants. Un groupe ne quitte presque pas notre ombre -si si, avec mes 15 feuilles j’offre aussi ma première ombre cette année ! Ce groupe c’est celui qui a pris la mission du mycélium cette saison-ci. Ielles ont appris à écouter ce que la forêt se dit et veut traduire la chorale qui accompagnera le chant du grand chêne.

Le vent commence à caresser les arbres, les feuillent frétillent à chaque nouveau souffle, de plus en plus fort.

A l’horizon, le ciel bleu et clair laisse place à un plafond lourd et sombre.

L’air se refroidit soudainement.

Les oiseaux semblent communiquer plus vite et plus fort, pour finalement quitter le site de Ty Balum.

Il fait désormais nuit et sombre, le vent devient glaçant, les rafales de plus en plus rapprochées et violentes.

La silhouette des arbres vacille, se courbe, penche désormais dangereusement.

Puis le dernier coup de vent, la rafale la plus forte, celle qui est fatale à notre vieil arbre sacré.

Le bruit est saisissant, glaçant, un craquement retentissant raisonne sur tout le site du Ty balum et bien plus loin…

S’en suit un silence de mort.

Les premiers humains s’aventurent au dehors et ramassent ce qui s’est envolé durant la tempête : ardoises, planches, branches ; ils arrivent sur la place et là, s’immobilisent avec effroi… le grand chêne, le vieux chêne, l’arbre de sagesse reste là, gisant au sol, racines vers le ciel, sa couronne fracassée, un trou béant à sa place.

Malgré la pluie et le vent, un bruit assourdissant avait déchiré le silence…

Les arbres autour se balancent encore comme pour saluer l’ancêtre. Les mycorhizes en sous-sol ont vite répandu la nouvelle, et la forêt habituellement animée, s’est tue. Les oiseaux tournoient en tous sens, affolés, piaillent et jacassent autour de leur nid que les branches généreuses du vieil arbre protégeaient. Puis, un silence lourd… Chaque être – y compris le chien qui hurlait à l’instant d’avant – se tait pour honorer l’Esprit Sagesse qui les a accompagnés jusqu’à ce jour.

Les enfants arrivent à leur tour, voient la tristesse des adultes devant le vieux chêne couché sur le sol. Il n’y aura donc plus de fête pour ce vieil ami ?

C’est alors que des grands-mères s’adressent à la communauté encore étourdie :

  • « La vie inclut aussi de mourir. Cet arbre vénérable nous le rappelle. Célébrons sa mémoire et laissons la vie se poursuivre à travers lui. Nous aurons de belles surprises si nous observons car tout est transmission et tout est transformation… Que diriez-vous de préserver l’endroit avec notre vieux gardien pour y raconter des histoires ? Notre fête aura bien lieu, notre Ami près de nous. A nous de choisir le jeune arbre à qui il aura transmis sa sagesse afin de devenir désormais le gardien des lieux et des êtres. »

J’ai entendu tout à l’heure qu’il est question de designer un nouvel arbre comme pilier.

J’ai entendu mon nom circuler. Moi, en tant que nouvel pilier ? Mais je suis encore tout petit, sans la sagesse qua Mampap a pu acquérir au fil du temps. J’ai encore mes couches ! Comment pourrais-je être à la hauteur ? Comment avoir l’ampleur pour abriter tous mes êtres chers sous ma couronne quand il pleut ou le soleil brule ? Quelle responsabilité ! Ça me fait peur ! Et pourquoi ce serait moi ? Hêtre-Herbert est là depuis beaucoup plus longtemps que moi.

Il faut que je champignonne !

J’envoie les signaux à mes racines pour qu’elles transmettent aux mycorhizes ma demande, qu’ils transmettent aux autres par SSS = sms-sous-sol.

Soudain, un fourmillement d’énergie bourdonne zenement sous la terre. Tous les arbres autour se mettent à vibrer jusqu’à leur plus haute couronne, envoyant des sss entre eux. Les biches qui dormaient paisiblement sur la prairie, quelques humains qui habitent le lieu arrivent intrigués par cette sensation aux pieds. Les humains discutent entre eux. Toutes les branches des arbres autour de moi se mettent d’un coup à montrer dans la même direction. Un humain dit, que c’est comme une évidence : et si on continuait d’honorer Vieux Chêne chaque année à travers un nouveau pilier ? Il dit le Petit ! Il me montre, moi ! Il a le meilleur emplacement il pourra transmettre toute l’histoire du vieux, on pourra continuer.

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