L’identité, ou la non identité, de Daria

Récit imaginé par Poilbois Sandrine, Simonessa Marlène  et Lourme Charlotte, Cancellier Aude, Baret Hélène et facilité par Personnic Morgane dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 01 février 2022 en partenariat avec La Fresque de la diversité co-crée par BELUGAMES.

Thème de l’atelier:  Et si en 2050, on imaginait une société libérée des préjugés?


En ce mois d’avril caniculaire de 2050, une dame âgée de 85 ans est assise, pensive, à la table du jardin de la tour de Babel. Dans l’arrière-cour de cet ancien immeuble minier couvert de lierre, au 2 rue d’Amsterdam, dans le centre de Calais, elle se remémore son arrivée en France. À seulement 7 ans, elle et sa famille ont dû faire face à de nombreux préjugés après avoir fui la Roumanie. Quelques années après, une fois seule suite aux décès de ses parents, elle prit l’initiative de créer ce lieu de vie intergénérationnel où chacun se sentirait accueilli sans jugement. 

Remarquant sa nostalgie, ses colocataires la rejoignent, curieux d’entendre de nouvelles aventures. Elle leur partage son expérience de la veille. Elle était invitée à témoigner de sa pratique du char à voile section sénior dans la classe du jeune Yanis, un collégi également habitant de la tour de Babel.

Arrivée dans la classe, Daria se heurte à cette nouvelle réalité : une salle de classe sans préjugés.

À l’inverse des classes qu’elle accompagnait en 2030, la mixité lui saute aux yeux. Ici, le genre n’est plus une question. Cette classe n’est pas laïque et ce n’est pas un problème : au contraire, chacun.e apprend des différences et croyances des autres. 

Dans ce nouveau système éducatif ouvert, les appétences de chacun sont prises en compte, on apprend à collaborer, les matières enseignées ne sont plus du tout les mêmes qu’à son époque. On ne se note plus les uns les autres, ni à l’école, ni sur les réseaux sociaux. Ces jeunes gens ne sont plus obsédés par l’image et la validation d’autrui.

C’est pourtant en partie ce que Daria pensait trouver en venant partager son expérience de championne sénior de char à voile. Elle était persuadée de faire sensation, que tout le monde serait étonné de son parcours en tant que personne âgée et en en tant que femme immigrée dans une société autrefois patriarcale. 

Et pourtant, ça a fait flop, son récit n’a pas touché les jeunes collégi (genre neutre pluriel dans la novlangue non discriminante). 

Un jeune de la classe, lui a même raconté que sa grande tante était championne de judo en compétitions mixte/non genrée. 

Après un moment d’introspection, elle partage finalement aux autres habitants de la tour son ressenti devant tous ces collegi restés indifférents à l’écoute de son récit. Elle admet que cette histoire a touché son égo.

Elle se questionne aussi sur la viabilité de ce système éducatif, sur la construction de l’identité de chacun dans ce mode de fonctionnement où les préjugés n’existent plus et où les différences se retrouvent lissées.

Daria explique que les élèves étaient tous apaisés et respectueux les uns des autres dans leurs échanges. Ce qui l’a le plus perturbée c’est que « tout était vécu comme normal ». La vieille dame explique qu’elle s’est construite face aux préjugés, qu’elle a du se battre en tant que femme d’origine Roumaine, et que faire du char à voile à 85 ans n’est quand même pas donné à tout le monde. Mais les élèves ne lui ont attribué aucun mérite. Bien sûr ils l’ont écoutée avec bienveillance mais elle aurait aimé plus de reconnaissance.

Daria reste néanmoins toujours fière de partager ses aventures, elle a eu une vie riche et exceptionnelle. Encore aujourd’hui, elle fait tout ce qui lui passe par la tête et anime ses envies. Mais en ce début de soirée, elle se sent mésestimée. À quoi bon se construire une identité propre si tout semble normalisé ?

Cette réflexion nourrit le groupe. Certains acquiescent et partagent leurs propres ressentis. 

Jessy, un babélio resté attentif, clôt le récit en s’exclamant : comment chacun peut-il construire son estime de soi et son identité dans une société libérée de tous préjugés ?

Ce soir-là, en sirotant une bière les pieds dans le sable mouillé de la plage des Hemmes de Marck qui a vu tous ses exploits, Daria est à la fois heureuse et triste. 

D’un côté, quelle joie de constater que les enfants d’aujourd’hui puissent construire leur estime de soi sans avoir besoin de compétition et de comparaison ! 

De l’autre, elle pensait susciter plus d’admiration, et si elle est honnête avec elle, ce qu’elle trouve valorisant ce n’est pas d’avoir vécu de sa passion mais d’avoir été meilleure que d’autres plus privilégié·e·s… 

Le regard au loin et ses longs cheveux au vent, elle imagine une société en 2100 libérée de sa propre génération et de ses schémas de pensées encore bien ancrés…