Vivons nous le kairos ?

Illustrations de Chris Morin-Eitner


Est ce que c’est ça l’effondrement ?

« Je suis venu mettre à l’arrêt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence. » signé le coronavirus.

Est-ce comme ça que cela commence ? Est-ce le début ? Est-ce ce qu’on vit en ce moment ? Ou est-ce juste une pause où tout redeviendra vite comme avant ?

C’est la première fois que le “commun planétaire” s’affirme aussi fortement. Aujourd’hui, nous voyons dans notre quotidien l’impact de la mondialisation, de notre dépendance au système, et de son interdépendance. Et de notre vulnérabilité. Production et commerces à l’arrêt, fermeture de services et lieux publics, fermeture des frontières, baisse énorme du transport aérien, restrictions de libertés individuelles, confinement, krach boursier … Et d’autres effets en cascade pourraient arriver.

Nous observons le plus beau comme le plus sombre: entraide entre voisins, créativité et humour noir abreuvant nos fils whats’app, concerts aux fenêtres, applaudissements de citoyens au personnel médical qui soigne, qui aide, sans dormir et sans moyens. Tandis que d’autres comptent leurs stocks de papier toilette, font le plein de munitions à l’armurerie, s’émeuvent devant leurs cours effondrés … ou continuent de se rassembler dans les parcs et plages.

Déni ou inconscience ? Psychose ou anticipation ? Confiance ou aveuglement ? La première victoire du virus c’est la peur. La première victoire de l’effondrement, serait-ce la peur ?

Nous “oscillons entre fascination, désœuvrement et paralysie devant cette situation extra-ordinaire, surréaliste”* nous dit Alexia Soyeux.

Spectateur d’un moment historique, bien malin celui ou celle qui saurait dire à quoi ressemblera le mois de juin. Pour une fois, le contrôle nous échappe. A défaut, certains développent une symbolique: incapable que nous sommes d’arrêter la machine, la planète nous prouve que c’est possible. Les enfants, citoyens de demain, tributaires de notre génération, sont épargnés. Nous, qui asphyxions la planète, le virus s’attaque à nos poumons. Le soleil qui nous nargue pendant ces premières semaines de confinement.

Et puis il y a ceux qui font comme si de rien n’était. Ceux qui partagent de “gentils conseils pour “optimiser” ce confinement, qui ont pourtant tout l’air d’être un bouquet empoisonné d’injonctions, prononcées du haut de situations très privilégiées et loin d’être largement applicables.” (Alexia Soyeux, toujours). Ceux qui se sentent obligés de communiquer que oui, ils arrivent à faire du télé-travail, sans se rendre compte que ce n’est qu’un révélateur de plus des inégalités sociales.

Et puis il y a ceux qui ont peur, ceux qui paniquent, ceux qui sont paralysés, ébahis par ce qu’ils vivent, ceux qui acceptent, ceux qui sont dans la joie, ceux qui y voient un message, ceux qui cherchent, ceux qui soignent, ceux qui travaillent parce qu’il faut bien… Et puis, il y a ceux qui sont à l’arrêt, sans énergie. Et d’autres qui sont dans l’action. A chacun ses émotions, à chacun sa façon de réagir. Nous sommes tous différents. C’est ok.

Quand l’épidémie sera terminée, on constatera que l’on aura dépoussiéré d’anciennes valeurs qui nous serviront à mettre au point une nouvelle manière de vivre ensemble* Boris Cyrulnik


Parce qu’il y aura bien un après. Quand ? Personne ne le sait. Mais c’est à nous d’employer ce temps que nous avons maintenant pour figurer le monde d’après, à partir des leçons de l’effondrement en cours. Si ce n’est pas nous, alors qui d’autre ? Si ce n’est pas vous, alors qui d’autre ? C’est par l’imaginaire qu’on va tenir. C’est ainsi que l’humanité a toujours tenu.

Mais tout le monde n’est pas prêt à se mettre dans cette énergie. D’autres ont besoin de parler, de partager leurs émotions devant l’appréhension du choc actuel, celui de l’acceptation de la perte possible d’un monde passé. Tout est juste. Ne forçons rien. Diverses émotions nous traversent. A toutes et à tous, autant que nous sommes sur notre belle petite planète.


Probablement vivons-nous le kairos, le temps du moment opportun. Le moment opportun pour changer de paradigme. Pour contribuer à l’édification d’une nouvelle histoire qui fasse sens à notre façon de vivre ensemble avec notre planète.



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