Une livraison mémorable

Récit imaginé par Hélène Chesnel, Ophélie Bechay et Alexis Blum et facilité par Mathilde Guyard dans dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 15 juillet 2021 en partenariat avec la Banlieue du Turfu.

Thème de l’atelier: 2050, et si nous nous imaginions la bio-banlieue du Turfu ?


Ismaël se dirige à tout allure vers le lieu de sa dernière livraison. Il est 11h30, il arrive enfin devant un immeuble de 10 étages entouré d’une végétation luxuriante. Son regard balaie rapidement toutes les boîtes aux lettres, tel un scanner de caisse automatique, mais il ne trouve pas le nom de Jo. Stressé, il commence à faire les cents pas pour trouver la raison de cette erreur. En marchant sans trop regarder où il va, il se retrouve dans un petit espace chaleureux entouré de fleurs, d’arbustes et d’arbres de différentes espèces. C’est alors qu’un vieil homme l’interpelle.

– Dis donc jeune homme, qu’as-tu à te débattre contre le vent ?
– Je dois livrer mon dernier colis mais apparemment je ne suis pas à la bonne adresse !
– Ah d’accord, je comprends mieux ton agitation. Si je peux me permettre, je te conseille de venir t’assoir à côté de moi.
– M’assoir ? Maintenant ? Alors que je dois finir ma journée de livraison ? Vous m’avez l’air très sympa, mais moi j’ai du travail !
– Je vois que tu es stressé et je me permets de t’aider à retrouver tes esprits pour trouver une solution adéquate à ton problème. Ce n’est certainement pas en t’agitant dans tous les sens que tu vas trouver une solution. Fais-moi confiance et viens t’assoir, ça ne va pas te tuer
– Ok, de tout manière, au point où j’en suis…
– Maintenant, laisse-toi imprégner du lieu, des odeurs, de la fraicheur du vent sur ta peau. Et suis-le va-et-vient de ta respiration. Et doucement, laisse venir l’adresse de ton colis dans tes pensées. Lâche prise et vois ce qui émerge.

Un temps passe.

– Maintenant, petit, dis-moi quel est ton problème, ou plutôt quelle est la solution que tu cherches ?
– Je dois livrer un colis à Jo. Je pensais qu’elle habitait ici. Regarde, il est indiqué Immeuble 105. Mais je ne vois pas sa boîte aux lettres.
– Je peux regarder ? Ah, mais je ne vois pas 105, mais 2105. Il s’agit du quartier Ouest, celui qui a été inondé lors de la rupture du barrage. Je crois que l’immeuble 2105 se trouve à proximité du carrefour des trois géants. Tu ne peux pas manquer ces trois arbres dont les racines entremêlées sont devenues, au fil des ans, un lieu d’abri et de ressource pour ce quartier aquatique.

A ses mots, Ismaël sent le sol se dérober sous ses pieds.

Au moment où il aperçoit l’étendue d’eau baignée de lumière, Ismaël sent immédiatement sa peur ressurgir. Il s’approche cependant du parking à pirogues, consulte le planning de disponibilité des barques et en réserve une pour quelques heures. Vraiment, cette dernière livraison promet de l’emmener un peu plus loin et de lui prendre plus de temps que les précédentes. La pirogue qui lui a été allouée lui paraît bien fragile quand il y pose le premier pied.

Elle tangue doucement et il s’y glisse avec précaution. Ismaël vérifie bien que le paquet à livrer est toujours bien calé dans le fond de son sac à dos et saisit les rames pour se diriger vers son destinataire. Se remémorant les conseils du vieux Pascal, il prend une grande inspiration, les yeux mi-clos, et se reconnecte à son corps.

Pas si facile de s’enraciner et de trouver son point d’équilibre sur une barque qui tangue. Petit à petit, inspiration après expiration, il réussit cependant à faire corps avec la pirogue, se laissant balancer au rythme des mouvements de l’embarcation.

Soudain, entre ses paupières presque closes, il aperçoit un éclair argenté qui file quelques centimètres sous la surface de l’eau. Stupéfait, il se redresse brusquement, menaçant de passer par-dessus bord. Au bord de la panique, il réussit cependant à retrouver une position en équilibre instable, lui permettant d’observer les profondeurs aquatiques. Tout au fond, il reconnaît des rues et le bas de certains anciens immeubles qui ont été recouverts d’eau après la rupture du barrage et la grande inondation qui l’a suivie. La végétation marine les a recouverts en partie. Mais ce qui capte surtout son attention est le mouvement multiple et multicolore des habitants de ses rues noyées. Ismaël est émerveillé par des formes qui fusent et se croisent, depuis les profondeurs jusqu’à venir chatouiller la pirogue : de petits poissons colorés escortent un énorme cétacé argenté, une pieuvre se cache à leur approche…

Plongé dans la contemplation des fonds aquatiques, Ismaël se rend à peine compte que le courant l’entraîne et le dirige droit vers une place végétalisée. Lorsqu’il relève la tête, il est déboussolé par le panorama qui s’offre à lui et sourit en entendant la musique qui en émerge.

Ismaël est stupéfait par le quartier sur pilotis. Une place centrale, encore au-dessus des eaux, accueille les trois arbres centenaires dont lui avait parlé le vieux Pascal, aux racines larges et profondes. Entre ces arbres on trouve des lieux communs, des “cafés maquis” en bambous et un grand espace au centre où des danseurs allient les danses du monde au rythme du pandeiro et autres percussions… Jeunes et moins jeunes s’activent et discutent assis autour d’un vin de palme ou d’un bissap à l’hibiscus des marais. Ismaël demande où il peut trouver Jo et on lui répond tout de suite car tout le monde se connait. Mais on l’invite d’abord à partager un plat à base de riz et d’herbes sauvages qu’il accepte volontiers, car la faim se fait sentir et il commence à comprendre comment prendre le temps pour chaque chose.

Après avoir partagé ses aventures sur la pirogue et recueilli quelques précieux conseils de navigation, il reprend son bateau et se dirige vers la demeure de Jo. Elle habite un des nombreux immeubles sur pilotis qui entourent la place. Elle est ravie de trouver Ismaël qui lui apporte enfin la pièce pour réparer sa machine à coudre. En effet, Jo est devenue couturière : elle adore allier tradition et modernité et remet au goût du jour les tenues gabonaises de sa grand-mère avec des matériaux naturels : fibres de banane et de coco, chanvres et teintures naturelles donnent à ses vêtements une fière allure. Grâce à la pièce livrée, elle va pouvoir reprendre la couture avec sa machine low tech. Elle ne laisse pas partir Ismaël sans lui montrer sa collection de vêtements et sa manière de les fabriquer.

Ismaël repart à la nuit tombante, glissant dans sa pirogue sous la voûte étoilée. Cette journée restera dans sa mémoire et il ne manquera pas de revenir partager un bissap et une histoire dans le quartier sur pilotis.