Monsieur Ronchonchon au pays des émotions

Récit imaginé par Géraldine Huet, Richard Marion, Rachel Rodriguez, Stephan Simon,  et facilité par Elodie Dantard dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 29 mai 2021, en partenariat avec l’Université de Lausanne.

Thème de l’atelier: Et si nous imaginions un monde qui laisse sa juste place aux émotions ?    


Comme tous les matins, Bastien Rochon se réveille agacé en entendant son réveil. Il est contrarié de constater qu’il ne l’a pas entendu, qu’il est en retard, qu’il va devoir courir. Et comme d’habitude, il se sent pas content… de ne pas être content… de n’être pas content. Un matin normal dans sa vie d’éternel râleur. Il faut dire que son nom de famille ne l’a guère aidé à devenir cette personne aimable et bienveillante plébiscitée par notre société de bisounours. Une fois à l’arrêt de son tram, il prend bien soin de brancher son décodeur émotionnel, histoire d’afficher le bon dresscode émotionnel. Pfffff, cet-te ma-sca-rade ! Voilà qui l’agaçait prodigieusement. Il était mal luné et cela lui allait très bien !..Pourquoi n’y avait-il que si peu de place pour les gens éternellement râleurs comme lui ?!

Après la tempête tropicale de cette nuit, le Lieur Universel semblait détraqué, laissant l’intégralité des habitants de l’île sans leur décodeur émotionnel. Bastien leur avait bien dit, mais ils ne l’avaient jamais écouté. Depuis que l’Organisation Mondiale Garante des Emotions (OMGE) avait pris le pouvoir, toutes ses pitreries autour de ce joujou technologique censé permettre aux personnes de mieux communiquer n’avaient fait qu’empirer. La Grande Décennie avait peu à peu remodelé tous les champs de la société pour donner une place centrale aux émotions. Les classes de Grammaire Emotionnelle, les lieux de Transition Emotive, l’accueil de son Soi Intérieur et toutes ces ribambelles de sornettes l’avaient ainsi profondément lassé.  

Une fois dans le tram, Bastien tente de visualiser sa journée et notamment la grosse présentation qu’il doit faire devant le Conseil d’Administration ; cette fameuse présentation de ce nouvel outil de spacialisation émotionnelle qui va révolutionner le monde de l’entreprise, et même celui de la famille ! Et tout à coup il se demande comment il va faire pour diffuser son powerpoint sans connexion et puis comment les membres du CA à l’étranger vont pouvoir se connecter et puis comment….
– “pourquoi tu fronces les sourcils?” lui demande une petite fille assise en face de lui qu’il n’avait même pas vue. “Tu as l’air contrarié!” 
– “Contrarié? Ah bon? “Evidemment  que je suis contrarié! On est coupé du monde! On le serait à moins! “…
– “Et tu parles toujours tout seul comme ça?” 
– “Ah bon? Je parle tout seul? “Je réfléchis à voix haute, jeune fille!”. 
– “Tiens, Monsieur Ronchonchon, je te donne mon monstre des couleurs. Quand tu le touches, il prend la couleur de ton émotion!”  

Bastien le prend sans réfléchir et le monstre devient tout rouge… Il est interpellé. Cette seule vision le renvoie à son état de contrariété. Pourquoi est-il contrarié déjà? La coupure ? Non, ça vient de plus loin… Bastien porta son regard sur le monstre des couleurs que la petite fille lui avant laissé entre les mains. Il était passé à l’orange : il s’était donc apaisé sans s’en rendre compte. La vieille femme le regarda en souriant. Il pensa d’abord que c’était un sourire moqueur puis il y lut une forme de gentillesse, qu’il ne savait pas nommer. Il oublia sa présentation et se perdit dans son regard en se disant qu’il aimerait être comme ça quand il serait vieux. A l’annonce de sa station, il se leva en trombe en faisant tomber le monstre des couleurs : il était passé au jaune. Il le ramassa et le mit entre les mains de la vieille dame : le monstre tourna instantanément au bleu, la couleur de la tranquillité.  

En marchant vers le bureau, sa contrariété habituelle avait laissé le pas à un esprit constructif : il n’était plus embarrassé par sa mauvaise humeur et cherchait des solutions pour mener à bien cette présentation si importante sans connexion. Il devait y avoir un moyen. Comment faisaient les gens avant ? Avant le Lieur Emotionnel ? Avant…? Avant Internet? Pour se parler sans être connectés. En arrivant à son bureau, sa secrétaire lui dit : “Le Président au téléphone!” 
– Au quoi !? Le téléphone ? Certes, il l’avait connu petit mais ça faisait longtemps qu’ils n’utilisaient plus que l’émotio-phone! Les téléphones n’étaient plus utilisés que pour donner accès à une salle/maison/etc … Mais bien sûr ! Le téléphone allait sauveur leur réunion!

Au début de la réunion, les membres du CA firent un tour de table de la météo intérieure de chacun à l’oral, à l’ancienne, comme cela se pratiquait encore à l’école des petits. Ils firent la réunion par téléphone, seul réseau maintenu puisqu’il était souterrain. Il diffusa son powerpoint sans connexion, ça marchait aussi, les interactions se firent à l’oral, via le téléphone pour ceux qui étaient à l’étranger. Les membres du CA, très inquiets de ne pas pouvoir tenir cette présentation décisive, saluèrent les initiatives de Bastien, qui sentait son monstre intérieur en jaune, tel un soleil. Ce n’était pas désagréable, c’était même reposant. Il avait retrouvé le mot qui caractérisait le sourire de la vieille dame : la bienveillance. La journée passe, finalement sans heurt. Beaucoup d’émotions reçues. Presque autant d’émotions données.Bastien a fait le plein. Il est un peu serein.

Il est maintenant un peu tard. Bastien allongé dans son lit repense à la petite fille du tram, pas content de tout mais heureux de vivre pleinement sa journée. Il ne sait pas s’il est content mais il est heureux. Il se se dit : finalement, je suis un ronchon, c’est tout… et c’est pas grave ! Une fois qu’ils y auront pris goût, les autres aussi aimeront !Alors, c’est décidé : je lance une marque de T-shirt “ronchonchon assumé et inoffensif”. Je porterai fièrement la première version de vêtements non connectés puis j’en proposerai à toutes celles et ceux qui me l’envieront ! Bastien pense ensuite au lendemain. Contrairement à son habitude, il se réveille content et heureux d’attaquer la journée, arborant son superbe T-shirt ronchonchon de nuit. D’ailleurs, il l’aime tellement qu’aujourd’hui il le portera aussi la journée ! Il a ses inquiétudes mais ça ne l’inquiète plus. Il ouvre grand les yeux, les bras, le coeur et regarde au loin, par la fenêtre. Son regard se perd sur la cime des arbres. Il se sent centré et serein. Il est humain et ça lui va bien.