L’ile du juste équilibre

Récit imaginé par Laetitia Lhermite, Caroline Candas, Mathilde Schaffer, Adrien Tardif et facilité par Laetitia Gangloff dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 22 avril 2021. 

Thème de l’atelier: Et si nous imaginions de zones immenses de gratuité ? Non pas uniquement des espaces de partage, don ou troc d’objets, mais des villes entières, des régions, voire même de pays où tout serait gratuit ?


Au large de la côte vendéenne se dessinait une mystérieuse île, à plusieurs kilomètres du continent. Augustine, jeune femme de 25 ans avait pour objectif de découvrir des lieux de vie alternatifs, à la recherche d’inspiration. Ce 10 octobre 2038, elle prend la décision de partir à la découverte de l’île de la société du “juste équilibre”. Elle choisit de ne prendre que le strict nécessaire dans un sac à dos. Spontanée et déterminée, elle rencontre un couple qui lui propose de l’y amener en bateau, sans contrepartie. Bien qu’étonnée par ce détail, elle ne le questionne pas car la beauté de la côte morcelée et les majestueux flots de la mer l’émerveillent. Une tempête se prépare, l’eau commence déjà à s’agiter.

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Augustine arrive sur l’île, et voit que celle-ci semble se rétracter, le niveau de la mer ayant monté au long de la dernière décennie. Elle regarde avec fascination les vagues qui s’écrasent le long de la roche, faisant jaillir l’écume dans tous les sens. Les animaux qui se promenaient sur la plage partent s’abriter à la lisière de la forêt. Malgré le vent qui transporte des gouttelettes d’eau dans ses yeux, Augustine remarque la présence de végétaux rares sur l’île. La terre est fertile comme le témoigne cette orchidée sauvage qui ne pousse que selon des conditions spécifiques. Augustine continue sa promenade sur la plage, le regard ouvert à l’émerveillement.

A flanc de dune, une baraque semble tenir par miracle. Augustine émerge de ses pensées lorsqu’elle constate que les pilotis sont bien rongés par les eaux. La tempête et les marées qui s’annoncent réservent un funeste destin à l’habitation. La jeune femme ne peut pas s’empêcher de jeter un œil à travers la petite fenêtre. La vue d’un vieil homme caressant son chien dans un rockingchair l’émeut. Le regard des autres ne lui a jamais fait peur. Sans réfléchir, elle pousse la porte de la maison, inquiète pour Hervé, l’homme mûr dont le logement ne tiendra pas la nuit face à la fureur des vagues. Lui n’est pas inquiet, il est serein même, ce qui ne manque pas de surprendre Augustine. Le canidé est adorable, fidèle compagnon du maître de maison. Un silence s’installe alors que les deux humanités se rencontrent. Les yeux dans les yeux, Augustine teste son aîné, cela l’amuse, lui, sourit de toutes les dents qui lui reste. Alors que la jeune femme s’égare dans les méandres de son esprit, imaginant déjà comment elle pourrait aider Hervé à protéger sa bâtisse, ce dernier laisse échapper son chien d’un geste de la main volontaire. La porte est ouverte, l’animal fuse vers la mer, provoquant une décharge d’adrénaline chez Augustine, elle qui a perdu un chat, noyé quand elle était petite. Impossible pour elle de rester les bras croisés, elle ne se pardonnerait pas de laisser mourir un second compagnon à poils.

Augustine se jette dans l’eau glacée pour récupérer le petit animal ébouriffé qu’elle imagine emporté par une vague. Elle sent son souffle devenir très court, trop et ses membres se raidissent sous la morsure du froid. Elle commence à sombrer, sa tête s’enfonce dans l’eau tourmentée. Et là revient cette voix trop connue qui dans sa tête qui martèle: “ne lâche rien Augustine, tu ne seras rien dans la vie si tu ne vas pas jusqu’au bout de toi-même!” Malgré la somnolence, elle entrevoit une bribe de solution : nager vers une corde à la dérive, attachée à un piquet de la maison. Mais avant même de tenter quoi que ce soit et de brûler son dernier souffle d’énergie, elle sent deux mains la soutenir et la porter vers le rivage, elle tourne sa tête vers l’animal qui joue allégrement dans l’eau. Arrivée sur le rivage, elle fait connaissance avec Indila et Salvo, deux jeunes adolescents qui s’occupent de protéger les habitations côtières et de préserver l’équilibre de la mer.

Augustine est éreintée par cet épisode intense, et est recueillie par Indila et Salvo. Complètement épuisée, elle cherche comment elle pourrait les remercier et éclate en sanglots quand elle constate qu’elle n’a plus rien à donner.

Pendant les 10 jours qui suivent, chaque habitant de la communauté vient l’aider à se remettre, sans rien attendre en retour : de quoi se vêtir, de la nourriture, des discussions bienveillantes…

Augustine vit en quelques jours un véritable bouleversement de sa vision profonde de la vie, issue de son éducation capitaliste transmise par ses parents.
Elle découvre au sein de cette société du “Juste équilibre” qu’il existe finalement une possibilité d’entraide inconditionnelle, où chaque membre donne en fonction de ses possibilités du moment et sans s’attendre à recevoir immédiatement une contrepartie. Qu’il s’agisse du temps, de l’énergie, des connaissances, des objets, de l’écoute, d’une épaule pour laisser ses émotions s’écouler : tout a, à la fois, de la valeur, et pas de valeur. Et oui, la valeur d’un sourire est-elle comparable à la valeur d’une heure de travail “technique” ? chacun peut y apporter sa propre réponse. Augustine comprend au contact d’Hervé que la confiance est le point de départ de ces relations épanouies où tout échange est réalisé entre les membres sans attente d’un retour immédiat.