Les temps du travail

Récit imaginé par Charlotte-Amélie Veaux, Marine Sanvelian, Ombeline Le Bret, Chloé Cohen-adad et facilité par Coline Pannier lors de la soirée de futurs proches consacrée à la relation au travail, à Paris, le 28 mai 2020.


Kasmu se lève avec le soleil à 6h pour effectuer son service coopératif comme tous les mardis.. Il est très fier car il a été nommé responsable de la collecte des bouteilles de lait végétale consignées.

Il  les ramène au supermarché collaboratif et salue au passage ses connaissances. En arrivant sur place, il cherche Fougère qui doit normalement prendre sa suite et s’occuper de l’acheminement des bouteilles vers le centre de nettoyage.Une nouvelle fois, Fougère manque à l’appel. Décidément ces vieux se croient tout permis ! Cette contrariété lui donne une idée… Il est sûr que tout le monde va adorer ! Depuis quelques temps, il a remarqué que certaines personnes ne faisaient pas leur travail communautaire. Certains ne venaient pas à leur shift (hein Fougère) ! Alors qu’aujourd’hui, avec les smart-hand, on peut savoir où sont les gens… Avec une simple application, les habitants du quartier pourraient se noter et on verrait qui fait son boulot et qui s’abstient ! Fini les services séchés !

C’est la fin de la journée lorsque Fougère arrive au Tiers-lieu Damasio. Elle entend Kasmu décrire son idée au groupe “Gouvernance et Innovation” de l’antenne citoyenne du quartier Mouzaïa dans le 20ème. Elle qui a connu les dérapages sécuritaires du passé se rend compte de l’écueil dans lequel Kasmu est en train de tomber. Pas le temps d’intervenir, son idée est tout de suite rejetée par les habitants qui passent au sujet suivant. Sans écouter la suite, Kasmu repart très frustré, lui qui a de si bonnes idées d’habitude !
Fougère voit du coin de l’oeil Kasmu partir, le visage renfrogné. Elle le sent très tendu. Elle quitte la session pour aller le chercher et vérifier que tout va bien. A 13 ans, se prendre un tel refus est vécu comme une humiliation… Il ne faudrait pas que cette frustration se retourne contre le groupe de démocratie locale ! Et puis elle voit quel genre de personne il est ce Kasmu : une vraie tête brûlée ! Il lui fait un peu penser à elle : déterminé, fonceur, pas froid aux yeux. Il faut juste trouver de bons moyens pour canaliser cette énergie. 

Elle trouve Kasmu assis avec quelques amis qui discutent dans leur smar-thand, le dernier truc high tech. Elle lui fait un signe pour le prendre à part et le regarde dans les yeux :     

– Tu sais Kasmu, chacun a ses besoins et doit pouvoir les exprimer. Ici, nous coopérons pour que chacun trouve son équilibre et soit libre de participer. Dans notre communauté il n y a pas d obligation mais pourtant l’organisation fonctionne car partager nous enrichit tous. Ce que les gens ont refusé là, ce n’est pas toi, ou ton envie de participer ! On partage tous le même constat. On sait bien qu’il y a des gens qui en font moins que d’autres. En attendant, est-ce que tu trouves que le système ne tourne pas ? 

– Bah franchement y’a des gens qui viennent pas, ils laissent les autres en plan c’est pas cool !

– Oui, mais en l’occurrence, il y a toujours assez de monde pour que les collectes de bouteilles se fassent non ?

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– Ouais…- L’idée de notre communauté c’est que tout repose sur la confiance : les gens sont impliqués dans leur travail. Ils sont à la fois décisionnaires, acteurs et bénéficiaires. Cela te parait forcément évident, mais dis-toi qu’avant ça ne l’était pas du tout !

– Bah ouais mais en quoi ça empêcherait mon application ? Ca résoudrait quand même un problème !

– Alors plusieurs points. Potentiellement oui, ça résoudrait un problème, mais est-ce qu’on ne pourrait pas le résoudre autrement que par un outil de pistage ? Ensuite, commencer à instaurer de la surveillance mutuelle comme ça, commencer à pister les gens, c’est prendre un risque énorme… Les gens qui ont ce système entre les mains pourraient faire ce qu’ils en veulent ! Tu ne crois pas ?

– Ouais… bof ouais on a vu ça en cours, les histoires de notation sociales en Chine, Stop Covid, mais quand même, ça me rend ouf les gens qui viennent pas !

– Oui, mais tu ne peux pas forcer les gens à changer de comportement par la surveillance, ou par un système de notation. Cela ne résout pas le fond du problème, tu ne crois pas ? 

– mmfff….

– Bon, de toutes façons il est tard. Mais tout ce que tu apprends en cours, moi je l’ai vécu ! Donc on peut en parler quand tu veux, ça me ferait très plaisir de te raconter tout ça et répondre à tes questions. Fougère se lève. Silence. Avec un pincement au coeur, elle fait lentement demi-tour vers le centre. Une voix timide s’élève. 

– Et heu du coup… Tu penses qu’on pourrait être co-mentor ? Comme ça tu me raconteras tout ça là tes trucs de surveillance et de gens décisionnaires acteurs là..? Et en retour dans le co-mentorat, bah heu je peux t’apprendre aussi pleins de trucs non  ? On trouvera bien quelque chose que tu connais pas ?


Le crépuscule tombe sur les toits de la Mouzaïa. Tout comme la colère qui assombrissait ses pensées il y a encore quelques heures, les couleurs du ciel s’estompent pour laisser place à la clarté d’une nouvelle lune. Kasmu comprend enfin ce que c’est que de veiller au bien commun. A ses côtés, Fougère repense à son passé d’esclave du travail. Elle qui aujourd’hui se sent si utile à la communauté et épanouie dans son quotidien. C’est certain, elle ne ressent aucune nostalgie ! Tous deux échangent un sourire complice.