Les lettres de la forêt ensauvagée

Récit imaginé par Arnaud Rivet, Géraldine Guédon et Nathalie Ljuslin et facilité par Caroline Tosti dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 18 février 2021.

Thème de l’atelier: Réhabiliter le temps long “Et si en 2045, toutes les décisions politiques, sans exception, se prenaient au regard du temps court et du temps long ?“


La forêt ensauvagée, le 4 juillet 2045 

Ma chère Manize, 


Comme promis, je t’écris depuis la forêt ensauvagée. C’est la 7ème version de cette lettre que je t’écris. Toi qui me disais qu’à l’époque il y avait une boîte postale à chaque carré de rue, tu ne me croiras jamais ! Ici, il n’y en a pas ! Zéro, de chez zéro ! J’ai dû faire preuve d’ingéniosité, moi qui d’habitude ai plutôt tendance à rêver qu’à agir.. !

Ta première lettre, je l’ai écrite très vite et je ne savais pas comment l’envoyer. Du coup, je l’ai déposée sur un petit radeau. Eh oui, il y a une rivière qui coule à côté de notre cabane. Cabane, soit dit en passant, qu’on n’a toujours pas finie, et dans laquelle on va vivre les 3 prochaines semaines. Tu connais mes parents… on prend son temps ! Pour la 2ème lettre, j’ai grimpé les arbres alentours pour voir si un oiseau ne voulait pas l’emporter. Cette forêt, soit dit en passant, est juste incroyable. Rien à voir avec les grands arbres de notre quartier. C’est dense, et intense, il y a des bestioles partout. Ce n’est pas pour rien qu’on est venus célébrer ce lieu.  La 3ème, elle a fini dans le feu… elle est tombée de ma poche alors qu’on dansait toutes et tous ensemble autour de notre grand feu. La suivante, je l’ai perdue. J’étais avec quelques amies et amis que j’ai connus ici et “pof”, elle n’était plus là. Je ne vais pas t’ennuyer en te racontant la suite…

Mais, bref, dans tout ça, je ne t’ai pas encore expliqué notre super voyage. A vrai dire, je ne m’en souviens déjà presque plus. C’était il y a longtemps, j’en garde quelques agréables souvenirs, mais j’ai encore mal aux pieds. On a marché 7 jours. On a dormi dans des hamacs, on a mangé des fruits cueillis sur le passage, ainsi que les biscuits que tu m’as préparés. J’ai réfléchi pendant tout le voyage et je n’arrive pas à me souvenir où j’ai mis tes lunettes, peut-être dans le bac à journaux. Je suis vraiment désolée. J’étais un peu inquiète, sur le chemin nous n’avons vu presque personne. Heureusement, ici, il y a plein de gens qui partent et qui arrivent.

Papa et Maman retrouvent des amis avec qui ils ont fondé la forêt ensauvagée il y a 10 ans. Demain ils vont se réunir pour décider de la suite du projet. Ils se réunissent en “Conviviabule”, ça ressemble à nos Bureaux de quartier. Je pense que je vais intervenir pour demander de trouver un moyen pour envoyer du courrier. Ici, il n’y pas de facteur, mais pas non plus de réseau ni de téléphone. C’est vraiment le trou du cul du monde! Et dire qu’on est à 30 km de chez nous. Mais pour revenir à ta lettre, pas sûre que mon “sujet soit traité”, c’est pas vraiment ce qu’on appelle du long terme. 

Je suis super contente d’avoir pu te raconter tout ça, j’y ai pensé longtemps tu sais! Quand on est à l’école, on doit résoudre des problèmes et réfléchir à plein de choses en même temps, des fois, c’est pas toujours facile de savoir où on va. Ici, j’ai compris un peu mieux ces histoires de prendre son temps, d’avoir des temps de réflexion et des moments d’action. Et je comprenais vraiment rien à ce que pouvait être un “Festival des décisions”, maintenant je sais : c’est super chouette. Chaque matin, on réfléchit aux décisions que les gens ont pris les années d’avant sur la forêt, c’est important  de se souvenir de pourquoi on fait les choses, de ce qui comptait et de ce qu’on voulait faire. Et c’est encore plus chouette ensuite de voir ce qu’on a réussi à faire, de ce qu’il reste à faire et de discuter de comment on va y arriver. J’ai du mal à croire qu’avant, quand tu me racontes quand tu étais jeune, tu disais que les gens s’intéressaient pas à tout ça ou qu’on ne les écoutait pas. Maintenant, on a les conviabules et ensuite, on essaie. J’ai compris à la fois plein de trucs de maths et les leçons de temps.

Ma Manize je vais te laisser, je suis triste que tu ne puisses pas recevoir cette lettre avant mon retour. Je t’aime.

Adèle

PS : ça y est, je sais où elles sont, dans le placard où il y les jeux de sociétés, je parle de tes lunettes.
Ps 2 : Manize, génial, ce matin j’ai rencontré un nouveau copain qui rentre demain et qui habite pas loin chez toi, il va t’apporter ma lettre et tu pourras retrouver tes lunettes, dans 7 jours environ. J’adore ces vacances et aussi mon nouveau copain et toi aussi. A bientôt, dans 3 semaines, c’est pas si long.