Le prisme des couleurs

Récit imaginé par Bouchra Harkat , Roger Kapp, Mathilde Vandaele et Alexis Louat dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 29 mai 2021, en partenariat avec l’Université de Lausanne.

Thème de l’atelier: Et si nous imaginions un monde qui laisse sa juste place aux émotions ?    


Norya venait de célébrer son 13140ème jour sur la planète Terre, 36 ans selon l’ancien système d’observation du temps. A un tournant de sa vie, elle s’apprêtait à traverser un important rituel de passage, une métamorphose. Elle se sentait prête à s’accueillir avec plus de plénitude, à entrer dans une phase qui lui était encore inconnue. Pendant longtemps, elle s’était auto-nommée, comme marbrée, zébrée certains disaient. Ses couleurs dominantes portaient un mélange de lilas flamboyant et d’azur nuageux. Tout le monde portait de la même manière les couleurs qui les habitaient comme caractéristiques, comme qualificatifs. Celles-ci en disaient plus sur eux que leur prénom, leur genre, leur catégorie professionnelle.

Comme les autres habitants de sa communauté, sa vie était rythmée par les saisons, les cycles. Le printemps symbolisait la vie, la renaissance, le bourgeonnement et elle offrait donc aux autres ses talents de bio-naute. L’été, sa Vallée aux Senteurs d’Orient, dont elle était native, se drapait d’innombrables fleurs. Naturellement, l’apiculture l’appelait. L’automne était sa saison préférée. Elle passait son temps à ramasser des châtaignes pour préparer la meilleure crème de marron que l’on eut goûté depuis les Terres Rouges de feu jusqu’à la grande Mer de Larmes. L’hiver, venait le temps du repli et des préparatifs. Elle était architecte, principalement de cabanes perchés assez haut dans les arbres. Elle avait dessiné tout l’éco-hameau de ‘l’ours mal léché’ qui se trouvait dans la forêt de la Roche Bleue.

Voilà où son chemin de vie l’avait mené jusqu’ici. Son activité de bio-naute l’amenait à côtoyer des personnes très différentes. Elle était pleine de gratitude de voir comment ce que l’on appelait lors de son enfance l’éducation, l’instruction avait évolué vers une pratique plus sincère, bienveillante et respectueuse de chacun. Son cercle de parole était ainsi composé d’humanautes : enfants savants aux âges différents, adultes en rattrapages et retraités philosophes. Dans le cadre de son activité de bio-naute, Norya accompagnait les humanautes à se connecter à eux-mêmes et à leurs différentes temporalités. Sans le savoir, l’expérience allait être aussi bouleversante pour elle que pour les personnes qu’elle accompagnait. C’était une étape nécessaire, un rite de passage qu’elle devait effectuer pour atteindre une forme d’éveil plus profond, pour créer un lien plus puissant avec ses émotions.

” Chers humanautes, je vous invite à fermer les yeux à et vous connecter à votre enfant intérieur. Qu’est-ce qu’il vous dit ou à envie de vous dire ? Que ressent-il ? Et que désire t-il ?”

Et elle plongea elle-même dans son inconscient pour un voyage à travers le temps et à la rencontre des différentes couleurs vivant en son coeur.

“Moi, c’est Norya. Quand les grands parlent de moi, ils racontent que je suis une fille, que j’ai 6 ans, et que je travaille bien à l’école. Quand je veux raconter qui je suis aux autres enfants, je dis que j’adore le chocolat avec les grosses noisettes et les papillons dans l’herbe, que je n’ai même pas peur des grenouilles dans l’étang de chez les voisins, et que je n’aime pas trop partager mes jouets, ni me brosser les cheveux, ni quand mes parents font des câlins à d’autres personnes. Mais ça c’est à cause de l’école.

On apprend des trucs drôlement compliqués à l’école. Qu’il faut regarder sur sa feuille et pas partager les réponses avec les autres. Qu’on a chacun nos affaires en classe. Qu’on ne doit pas s’échanger nos vêtements et toujours repartir avec la même veste qu’on est venus avec. Que les filles vont d’un côté et les garçons de l’autre dans les vestiaires à la piscine. Que chacun a sa place dans les rangs. Que le gouter c’est chacun sa collation.

Et après toutes ces règles, la maitresse me dit que ce n’est pas gentil de ne pas partager avec les autres, que Jésus était drôlement bon avec nos prochains, et que la jalousie est un mauvais défaut. Et elle me punit quand je fais des crises de colère. Je ne comprends rien au monde des grands.

En plus, ils n’ont pas l’air de se comprendre eux-mêmes. Ils n’ont pas le droit de pleurer quand ils sont tristes (surtout si ce sont des garçons). Ils se retiennent de rire quand j’ai fait des bêtises et font des sourcils tout froncés. Ils ne parlent qu’avec les gens qu’ils connaissent, et toujours de trucs pas intéressants comme le travail, la couleur de leur nouvelle voiture, et que ce monde va les rendre fous”.

Comme une évidence tu vas me dire…, je suis Bio-naute et à 36 ans je peux dire que je me sens plus alignée et en accueil de mes émotions. D’ailleurs, aujourd’hui, face aux humanautes, dans le cadre d’un atelier collaboratif sur l’intelligence émotionnelle, j’ai témoigné du chemin parcouru depuis ma tendre enfance au regard de ma jalousie. Tu sais bien, cette émotion tapie au fond de nous et qui est à la fois un mélange de tristesse, celle de ne pas posséder quelqu’un / quelque chose pour soi et de colère car nous trouvons injuste de ne pas l’avoir. J’ai alors partagé comment l’acceptation sans culpabilité de ce sentiment et la compréhension de mes besoins profonds ont permis de les satisfaire dans le respect de moi-même et des autres. Un adulte a exposé sa jalousie et son désir d’apprendre à comprendre et réguler cette émotion. Et bien figure toi qu’une enfant, te ressemblant, a pris la parole pour l’accompagner sur son chemin ! Wouah ! Je me suis dit “et si j’avais eu cette maturité émotionnelle à mes 6 ans ? J’aurais été tellement plus en paix avec cette émotion les années suivantes”.

Et aujourd’hui, à l’évoquer avec les humanautes, je me suis dit “et si j’écrivais à la petite Norya pour la rassurer? Demain, ses émotions, quelles que soient leurs intensités et leurs manifestations, seront accueillies et faciliteront les interactions pour un vivre ensemble plus harmonieux”. C’est une réalité ! Nous sommes en 2050 capables d’exprimer, sans jugement et bienveillance, nos émotions et identifier le message associé. Ainsi, dans une dynamique de croissance relationnelle, nous portons de l’attention à soi et aux autres, en prenant soin à répondre aux besoins de chacun. Du savoir-faire, au savoir-être, notre conscience s’est élevée.

Norya est pensive. Revoici la saison des couleurs.
Voici venu le temps de choisir celle qu’elle avait décidé de porter .
Comment par le simple fait de son imagination allait-elle pouvoir se projeter dans un autre monde ?
Et que venait faire cette histoire de couleur dans ce voyage ?
Elle voyait bien depuis un certain temps que des rayons de couleur étaient attachés aux autres. à ses copines.
Elle ne voyait pas les siens.
Mais on lui répétait qu’elle était colorée comme la jalousie, et qu’il lui fallait quitter cette couleur.
Mais qu’elle est la couleur du bonheur ? De la paix ?
Bleu comme le ciel ?
Vert comme les arbres ?
Ou arc-en ciel ?
Voilà ! Soudain elle sut. Elle allait choisir arc-en-ciel !
Cette couleur l’accompagna 30 ans durant jusqu’à cet endroit où elle s’était installée, près des deux montagnes touchent le ciel.

Désormais c’est elle qui faisait passer les personnes d’une couleur à l’autre en sa qualité de bionaute.
Comment se projeter dans la Norya qu’elle sera dans 30 ans ? Comment choisir son habitat, ses émotions, sa Vie future ?
Elle a déjà fait le voyage. Elle sait qu’elle peut s’engager en confiance.
La dernière fois, elle s’en souvient très bien.
La revoilà au bord de l’étang.
Elle a 6 ans.

Le rituel de passage lui fait un peu peur. Le monde devait changer lui a t’on dit.
Comment alors imaginer un futur dans lequel elle se sentirait bien. De plus, c’est la première fois que ce passage est pratiqué.
Et doit se choisir une couleur qui l’emmènera jusqu’à l’horizon de sa vie.

Que se souhaiterait-elle d’ici là ?
En quoi se transformer ?
En quoi transformer le monde ?

Elle avait réussi alors à passer d’un monde dystopique sans avenir possible à un monde dans lequel l’habitat était redevenu central, le vivant vibrant , en harmonie et en paix.

Et maintenant ?