La barre des déprises

Récit imaginé par Antonia Ruffin, Marguerite M., Richard Marion, et facilité par Marie-Luce Storme dans dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 15 juillet 2021 en partenariat avec la Banlieue du Turfu.

Thème de l’atelier: 2050, et si nous nous imaginions la bio-banlieue du Turfu ?


La nuit était tombée depuis une heure déjà ; le soir était bercé du chant des grenouilles. Quand soudain la barre-vestige s’anima. Ce n’était pas seulement le bruit, celui de la musique tonitruante, mais aussi les mouvements et couleurs des parois à l’unisson avec l’évènement. La compagnie des singes avait investi les lieux pour une de leurs fameuses Fêtes Sauvages.

Ce n’était pas la première fois. Les grenouilles étaient excédées : déjà, le mois passé, les fêtards avaient ignoré leurs plaintes courtoises ; deux semaines plus tard, ils avaient remis le couvert en allant jusqu’à jeter leurs détritus dans la mare. Mais aujourd’hui, que la Fête intervienne en pleine période de reproduction, dont chaque résident de la banlieue du turfu devait pourtant être instruit, alors là, ça dépassait les bornes.

Pour qui se prenait-elle, cette Fête ? Tout y était insupportable : le bruit assourdissant dont les basses troublaient le battement de leur système sanguin, les couleurs qui perturbaient leur champ de vision, les micro-vibrations générées par les mouvements du bâtiment qui résonnaient au plus profond d’elles.

Une grenouille plus entreprenante que les autres sauta sur la Grande Feuille du Nénufar pour mener ses concitoyennes à agir. “Trop c’est trop. La police refuse d’intervenir. Les singes refusent d’obtempérer. Les humains n’osent pas élever la voix. A nous de reprendre notre tranquillité en main. Le Turfu, c’est maintenant ! Qu’est-ce qui nous rendra fier de nous dans 20 ans ? Que voulons-nous raconter à nos petits tétards ?”

Toutes partirent en nuée aux pieds de la barre-vestige. Elles qui vivaient depuis si longtemps à ses fondations en connaissaient les recoins cachés. Elles avaient remarqué les fondations couvertes de lichens et de lierre phosphorescents, qui apportaient l’énergie photosynthétique du bâtiment, et donc du système-son de la Fête. Des scarabées volant en tourbillons réfractaient les lumières de leurs ailes dorées, amplifiant la production d’énergie du réseau lichenolierre. En s’y prenant à plusieurs, elles pouvaient saper son fonctionnement : il leur suffisait de répandre leur bave aux points de connexion. Et de gober autant de scarabées que possible pour affaiblir plus encore l’apport énergétique de la barre vestige.

A l’étage supérieur, où la Fête imposait violemment sa propre pulsation, le silence et l’obscurité se firent tout d’un coup. Exclamations de protestations et cris simiens : que se passait-il ?! Les grenouilles elles aussi tendirent l’oreille : un son doux, dépouillé et minéral commençait à s’élever à la place de la musique précédente.

Ce n’était pas le silence, que les grenouilles avaient espéré, qui se faisait entendre, mais le cœur battant de la barre – vestige. Elle imposait son propre pouls, à la fois minéral et organique.

Il était minuit à l’heure solaire. La barre-vestige avait pris une nouvelle forme. On aurait dit que c’était seulement maintenant qu’elle devenait vivante ! Elle dessinait un nouvel espace pour une fête tout aussi sauvage.

Elle avait pris le dessus sur les interventions des vivants. Fatiguée des sabotages et bricolages successifs des singes et des grenouilles, elle reprenait la maitrise de son devenir et de son usage. Elle ferait plus tard date partout en France comme la première Barre en Déprise.

Trois mois après cette tour qui avait repris ses droits sur elle-même, l’assemblée du vivant s’était vue obligée de se saisir du sujet. Un tel phénomène ne pouvait être ignoré ! Leur décision : lui donner un statut à part. Et pour célébrer enrichir cette création spontanée, fut proposé que chacun·e apporte quelque chose pour ce nouvel espace commun dont la Barre en Déprise pourrait se nourrir.

A l’occasion d’une cérémonie de célébration, les grenouilles déclamèrent donc leur plus beau chant en chorale. Plusieurs singes rassemblèrent des vestiges revisités du consumérisme humain et une petite humaine y déposa un bouquet de lierre tressé.