En toute réciprocité

Récit imaginé par Estefania Amer, Sarah Koller, Arnaud Defrocourt et facilité par Alexis Moeckli dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 29 mai 2021, en partenariat avec l’Université de Lausanne.

Thème de l’atelier: Et si nous imaginions un monde qui laisse sa juste place aux émotions ?    


Le petit cèdre, Alfred, ne comprend pas… Il s’adresse à son congénère, le grand cèdre Centaure, qui a plus de 50 ans : “Je suis vraiment en manque d’énergie. Il n’y a plus de visite depuis 30 jours dans notre parc maintenant, et je n’ai reçu aucun câlin…”. Le grand cèdre, Centaure, fatigué, lui répond : “J’ai l’impression d’être revenu 30 ans en arrière… Quand aucun humain ne prêtait attention à nous et à ce que nous dégageons… Pourtant avec mes grandes branches je vois bien tout ce qu’ils ont construit depuis ce temps autour des émotions… Je ne savais pas ce qu’ils voulaient dire quand je les ai entendus parler de fermer le square parce que nous avions besoin de repos…”.

Le square est en effet fermé depuis 30 jours. Les humains ont décidé de sa fermeture. Ils savent depuis plusieurs années que la Nature est essentielle à la vie. Ils ont compris que tout le vivant était capteur d’émotion… Il suffit pour cela de regarder du haut du grand cèdre tout ce qui se passe autour… Des Emotiboutiques se partagent les espaces publics. On y vient pour échanger ses émotions, se recharger ou offrir son trop plein d’énergie… Des grands lieux de “trocs d’émotions” qui sont devenus normaux dans ce paysage urbain !

Que dire des étranges gestes qui jalonnent les rencontres dans la rue ! Ici un poing levé, pour exprimer son état de colère, là une main à plat, pour demander du calme ou encore les 2 bras ouverts pour offrir de l’amour… Tout ce code a été pensé il y a bien longtemps maintenant. Il est enseigné dans les écoles ou la Communication Non Violente fait partie des apprentissages clés et primordiaux. L’apprentissage des émotions est une des compétences clés du système éducatif. Cela se traduit dans la vie quotidienne de manière assez fantastique. Plus personne n’a peur d’exprimer son état et cacher ses émotions serait même incompréhensible ! Les humains ont compris qu’elles étaient juste des messages qu’ils captaient et qui demandaient à ce qu’une attention soit portée sur ce qui “créait l’émotion”. Les échanges et les relations humaines se sont donc largement améliorées depuis ! Et lorsque l’humanité a aussi compris que les émotions se dégageaient également de tout ce qui était vivant : quelle découverte ! Cela a changé le rapport au monde. C’est notamment pour cela que les arbres ont été mis en avant, avec leur capacité à absorber les émotions, c’est un véritable don pour l’humain ! Et depuis, les câlins se sont multipliés sur tous les troncs du monde ! Pourtant, cette fois-ci, cela posait un grave problème pour nos 2 cèdres… Les scientifiques ont bien remarqué que les 2 arbres n’allaient “pas bien”. Une baisse d’énergie très inquiétante et prise en grande attention par la communauté… La première réaction a été simple : “Il leur faut du repos, ils ont eu trop d’émotions à recevoir !”…

Cela fait un mois maintenant que les arbres sont en quarantaine, on pensait que cette situation leur permettrait de se régénérer. Mais la situation empire. Les dernières mesures effectuées sont catastrophiques. Les bouts d’écorce prélevés et analysés en laboratoire montrent que leur décomposition cellulaire se poursuit à un rythme inquiétant. Pourquoi? Tous les instituts de recherches les plus prestigieux du monde entier essaient de comprendre. Des scientifiques de renoms, même ceux à la retraite, sont rappelés pour tenter de trouver d’où vient le problème. Les moments de pleine-conscience qui rythmaient le début des séances sont toutes annulées. Ces moments sont maintenant considérés comme du temps perdu, et il n’y a plus une minute à perdre. Toutes sortes de diagnostics sont proposés… un virus venant d’une autre planète est tombé sur terre avec un bout de météorite? Une mutation génétique due au hasard de l’évolution? Une punition divine? Dans la population, l’anxiété grandit. On constate une explosion de personnes chauves, les gens s’arrachant les cheveux par poignées. Dans la rue on entend constamment des enfants demander à leur parent: “mais pourquoi je ne peux pas aller voir cet arbre! Je veux aller lui faire un câlin!” Et les parents de répondre, dépités: “je suis désolée mon coeur, mais c’est comme ça, il faut les laisser se reposer, c’est le petit fils d’Alain Berset qui l’a dit”. Le gouvernement, lors d’une séance plénière où chacun de ses membres a pleuré à chaudes larmes, s’apprête à décréter l’état d’urgence. C’est la survie de l’atmosphère elle-même qui est en jeu, menaçant l’ensemble des espèces qui en dépendent. Ne restera-t-il bientôt plus que des bactéries sur terre?

Mais comme toujours, le problème cache souvent la solution… Et c’est en arrêtant de se plier aux avis de spécialistes et en réécoutant simplement “l’instinct” que va émerger l’impensable ! Le parc est fermé, mais un enfant, qui est en désarroi face à ses propres émotions et celles des autres, a vraiment envie de faire un câlin aux arbres, il a besoin de réconfort, ça lui manque, et il rentre dans le parc. Il voit l’arbre malade et ressent une profonde tristesse en le regardant. Une envie très forte monte en lui de le guérir… il court, passant les barrières, il court evrs l’arbre, il y a en lui, en eux un appel mutuel ! Il enlace avec ses petits bras tout ce qu’il peut du tronc… Il fait un grand câlin au grand cèdre ! Tout à coup, l’enfant se sent mieux, et Centaure aussi. Le lendemain, Centaure va beaucoup mieux, ses épines sont redressées, l’écorce a retrouvé sa couleur habituelle, alors que tous les autres arbres ne vont vraiment pas bien. Les scientifiques observent ce phénomène, et ils ne comprennent pas. Ils regardent la caméra vidéo du parc, et ils voient que Centaure a reçu un câlin. Ils font alors une expérience avec les câlins et les autres arbres, et ils se rendent compte que laisser les arbres sans contact est tout aussi problématique que les surcharger d’émotions. L’OGME décide alors qu’il faut travailler davantage la question de la bonne distance émotionnelle au niveau sociétal et dans les écoles. On rouvre le parc, et les classes d’enfants reviennent. On apprend désormais à “Unir sans confondre, et distinguer sans séparer”. Les deux arbres sont très heureux car ils reçoivent à nouveaux des câlins. Ils trouvent que c’est mieux qu’avant. C’est mieux qu’il y a 30 ans, ou que lorsque le parc était fermé, car ils ont besoin de câlins. En même temps, c’est mieux qu’avant la fermeture du parc car maintenant les deux arbres ne sont plus surchargés par les émotions des humains. Les câlins ressourcent également les arbres, par les intention des humains. Selon eux, le bon équilibre, la bonne distance, a été trouvée.