Découverte à Ville-la-Grande

Récit imaginé par Claire Saulais, Yannick Hénaff, Séphora Brami, Caroline Piffaretti et facilité par Carole Zagouri dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 18 mars 2021. 

Thème de l’atelier: Et si nous imaginions une planète forestière ? Ou une forêt planétaire ? Et si des milliards d’arbres remplaçaient les espaces vides de nos villes, villages et campagnes ?: 


J’arrive enfin dans la forêt de Ville-la-Grande, et je reconnais tout de suite Claire, la vieille femme dont on m’a parlé.


Elle est entourée de jeunes de la communauté, et est en train de leur enseigner l’écoute des arbres. Comme tous les jeunes, ils et elles sont installé.es en hauteur, sur des plateformes et des passerelles. Elle, au centre, est assise sur le sol. Autour du groupe, je devine les silhouettes cubiques des bâtiments de l’ancienne zone commerciale, entourés d’arbres de toutes sortes. Je m’assois et je me nourris de ses enseignements mais je n’ose l’interrompre pour lui faire part de ma requête. Quand elle a terminé, c’est elle qui s’approche : “Les arbres m’ont prévenue de ton arrivée, jeune étranger, mais je ne sais pas qui tu es”. Je lui expose sans attendre ma demande: ce remède mystérieux qui pourrait atténuer la douleur de l’âme et  le mutisme de ma grand-mère bien aimée. Claire ne sait pas quel est ce remède mystérieux dont je lui parle, mais elle m’entraine avec elle dans la partie de la forêt où s’épanouissent les jeunes arbres, en murmurant: “Je n’ai pas la solution à ce que tu cherches, mais eux sauront nous guider”. 

Sur le chemin, fait de ponts de lianes, nous gagnons plusieurs niveaux en nous déplaçant tels des écureuils. La terre est belle vue d’en haut. Elle est remplie de surprises. Nous croisons un ancien magasin de meubles géant au toit végétalisé, transformé en scierie collaborative. Plus loin, je découvre un centre commercial à demi enseveli sous des potagers suspendus et transformé en lieu de résidence et de création pour les artistes. Il y a aussi une vieille gare dont les quais sont devenus des allées verdoyantes où des personnes sont attablées, alors que les voies, ensevelies sous l’eau, forment à présent les lits de rivières nourricières pour les alentours. J’y vois des enfants qui s’y baignent avec un enthousiasme évident, même vu de loin et d’en haut. La nature a rendu plus paisible tout l’environnement et les chants des oiseaux comme les bourdonnements d’insectes ont supplanté les crissements mécaniques et le brouhaha des foules d’humains hystériques des heures de pointes… Mais tout cela appartient à un passé presque révolu qui ne survit que dans quelques grandes métropoles en cours de désertion. Les arbres sont désormais partout sur la terre et leur impact positif a permis aux hommes et aux femmes de détrôner peu à peu les buildings, pour reconquérir un mode de vie plus sain, plus humain… 

Arrivés dans la forêt des jeunes arbres, à l’invitation de Claire, je m’allonge au sol et j’écoute. Je m’immerge dans les sons du lieu et mon esprit s’évade. Je reste là, immobile, sans rien dire, un long moment. Je goûte au silence profond, j’expérimente le mutisme dont souffre ma grand-mère et il me semble même l’entendre et la comprendre, dans ce silence partagé. Puis je reviens à moi doucement et me relève. Quelque chose se passe en moi, je sens comme une sorte d’appel. Une vibration attire mon attention et me guide jusqu’à un jeune arbre, un peu différent des autres. Il me semble qu’il veut m’offrir ses bourgeons. L’un d’eux tombe à mes pieds. Je me baisse pour le ramasser et au moment où je le prends entre mes doigts, je comprends… “C’est lui, le remède” me dit Claire. Ce n’est qu’un simple bourgeon. Une si petite chose.

A présent, je me sens serein. J’ai confiance en moi, en Claire, en la forêt. Je sais que ma grand-mère va bientôt se sentir mieux et qu’elle pourra à nouveau parler, me dire, me raconter tout ce que je dois encore entendre et savoir. Je sais aussi que désormais, ma relation avec les arbres sera différente. Parce que j’ai compris qu’ils étaient les gardiens de notre planète, les détenteurs des savoirs primaires et ancestraux. Et surtout, mes frères. Je garde précieusement le bourgeon au creux de ma main. J’ai maintenant plus qu’un remède, j’ai un savoir. Je sais écouter, comprendre les arbres et je détiens ainsi leur recette universelle. Et c’est peut-être elle qui me permettra d’accéder enfin à un bonheur profond et véritable.