Confinement

Photo by Jan Tinneberg on Unsplash

Enfin ! Enfin, le frein d’arrêt d’urgence est tiré. Le rythme effréné, le vacarme assourdissant, tout s’arrête. Notre pouls collectif se calme. Je reprends mon souffle. Les primevères éclosent par milliers dans le jardin. Je ferme les yeux et partage la joie de mes enfants : finies l’école, la crèche et la nurserie ! Juste le bonheur d’ETRE tous les 5. L’essentiel, enfin.  Et ce petit virus qui vient gripper la machine sera une chance, c’est certain. Le changement de cap radical pour lequel je milite depuis l’adolescence adviendra. Enfin !


L’euphorie s’envole, s’estompe lentement. Reste un goût amer, et la peur, l’angoisse sourde qui saisit les tripes. La mort qui rôde, exigeant son tribut. Ces milliers de questions qui dansent sans répit autour de moi, effaçant mes enfants, assourdissant leurs voix. Ils m’interpellent, ont besoin de moi, mais je ne les perçois qu’au travers de vagues de brumes. En décalage, comme sur Skype quand le wi-fi n’est plus assez puissant. Ces téléconférences qui, une fois l’attrait de la nouveauté passé, m’épuisent. Tentatives incertaines de recréer du lien, maintenir un semblant de normalité dans nos rapports professionnels au milieu de ces bouleversements. Ces interrogations qui m’assaillent, me pressent de leur trouver des réponses. Comment sera le monde de demain ? L’humanité va-t-elle saisir cette opportunité, faire de cette crise un kaïros ? Ou le capitalisme parviendra encore une fois à se maintenir, renforcé, asservissant davantage ? Les catastrophes environnementales à venir ressembleront-elles à cela ? Tout s’accélère… on y est déjà ? L’effondrement annoncé est en marche ? L’idée de démondialisation résonne en moi, mais qu’adviendra-t-il de nos familles multicolores ? Et cette injonction : dessine-moi le monde de demain ! C’est maintenant qu’on en a besoin, de tes utopies ! Mais, pragmatiques, car le temps presse et il faut nourrir tes enfants, soigner celles et ceux dont les poumons sont asphyxiés, rallier les personnes qui, comme toi, craignent pour leur emploi et toutes celles fascinées par les sirènes de la haine, de la xénophobie, de l’égoïsme. Je n’y parviens pas. Ma créativité est confinée elle-aussi. L’angoisse la tenaille, alimentée par ces dizaines d’articles et de statistiques que je consulte compulsivement au fil des jours. Ma créativité bâillonnée par la culpabilité aussi. Confinée de luxe, privilégiée parmi les nantis. Quelle est ma légitimité à esquisser le monde de demain?


Le printemps prend ses aises et la sérénité s’installe en mon cœur. Je prends du recul. Tout ira bien !… des milliers d’arc en ciel le murmurent : comment ne pas les croire ! Je savoure les siestes réparatrices. Bébé collé sur mon ventre, nous retrouvons l’osmose initiale, y puisons force et joie. L’école à la maison, malgré les fiches dûes, enthousiasme et ouvre une brèche pour expérimenter une pédagogie alternative, dans la nature et en musique. Et les récréations, cachées dans la cabane dans l’arbre ! Son feuillage se développe de jour en jour, déclinant une gamme de verts éblouissante, et nous séparant du monde extérieur. En dehors de ce cocon végétal, les nouvelles de la pandémie nous parviennent toujours. Elle a gagné l’autre côté du monde. Celui où vit la moitié de notre famille. Celui où l’eau potable manque, où la survie quotidienne empêche tout confinement, où le maigre système de soins a été démantelé par la dette, où –certes- on ne vit pas vieux, mais la santé de chacun-e est fragile. La peur reprend ses droits en mon cœur. Avec sa compagne tristesse. En sourdine toutefois. Est-ce la loi du kilomètre qui, malgré les liens, s’impose ? Ma confiance profonde en leur infinie résilience qui occulte le drame ?


Cette situation exceptionnelle se prolongera, j’en suis sûre. Quelques semaines de confinement ne permettront pas de juguler ce virus. Je l’accepte, presque avec plaisir. J’exprime chaque jour ma gratitude de pouvoir vivre entourée des êtres que j’aime le plus, dans un cadre enchanté, de disposer de suffisamment de moyens pour ne pas me soucier du lendemain. Je refuse d’envisager que cette crise détruise la jeune pousse d’entreprise de mon compagnon. Certes, les indicateurs sont au rouge, mais un rêve porté avec tant d’énergies et de détermination ne peut s’écraser comme ça.


L’exception devient routine. On tente, tous les cinq, de dresser une liste non exhaustive de ce que nous aimons et dont nous pouvons profiter en ce moment (jouer/se balader dans la nature, notre frère et ma sœur /nos enfants, papa et maman toujours avec nous, l’école à la maison, lire, dessiner, faire du vélo, bricoler, écouter de la musique, danser, écrire, soigner nos semis, préparer et savourer des pâtisseries), et ce qui nous manque (rencontrer nos ami-e-s, nos collègues, embrasser nos tatas-tontons-neveux-nièces-grands-parents, aller à la piscine municipale, la bibliothèque, les cours de yoga) et ce qui pourrait nous manquer à l’avenir (les produits tropicaux pour la cuisine, les vacances au camping, le voyage prévu dans notre second pays d’origine, le bureau, l’école…)


Ce soir, j’aurais envie de dire à mes enfants que nous traversons une période inédite, historique, qu’ils ne connaîtront une telle situation d’exception qu’une fois dans leur vie… mais je n’y parviens pas. Le doute est trop fort. Je ne peux les bercer d’illusions… juste apprendre avec eux à cultiver l’espoir.

Hélène, Lausanne

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