Vélo cargo

Récit imaginé par Agnès Chevallier, Frédéric Salvetti, Laurent Fouillé, Nicolas Todorovic et facilité par Olivia Gloux dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 19 mai 2021 en partenariat avec Plus belle la politique.

Thème de l’atelier: Et si nous nous imaginions un.e président.e qui prenne ses décisions en accord avec les valeurs humanistes, écologiques et démocratiques , qui l’auront amené.e au pouvoir ? 


Fin de printemps, les fenêtres sont ouvertes vers l’extérieur, on n’entend plus de voitures ou de scooters (choix politique et l’essence est devenue trop chère) mais des oiseaux, la fenêtre de la salle commune donne vers des pelouses.

[Plan extérieur devant l’Elysée, la caméra suit le personnage vers l’intérieur : Rue, Parking à vélo, couloirs, vestiaires]
Joël arrive en vélocargo à l’Elysée, gare son vélo puis entre dans le vestiaire, enlève sa veste et décroche son “godet” (gobelet en métal [accessoire de reconnaissance des festifs]) de sa ceinture avant de le poser dans son casier. Il y met aussi la miche de pain pour ce soir. Il met sa tenue, troque ses chaussures blanches désormais bien reconnaissables [voir autre épisode “La Chine c’est fini”] pour ses sabots de cuistot et se dirige vers la cuisine.

[Plan intérieur cuisine]
Joël entre en cuisine, prend son poste et prépare le repas du soir avec ses équipes. La nouvelle commence à se répandre dans les cuisines par les notifications des réseaux sociaux. A la radio de la cuisine, branchée sur la chaine d’info continue, on commence à entendre parler des rassemblements partout en France : “… de nombreux participants à ces rassemblements se revendiquent du mouvement international Reclaim the street connu pour ses invasions de rues, routes ou autoroutes afin de les transformer en fêtes sauvages…”  [Froncements de sourcils de Joël à ces mots de “invasions” et “sauvages”]

[La caméra suit Joël et les serveurs qui portent les plats dans les couloirs, entrée dans la salle commune]
Au moment de servir le repas dans la salle commune, les préfets et les renseignements dressent un premier bilan de ces rassemblements festifs et des risques encourus. Joël pose silencieusement les derniers plats sur la table. Les forces de sécurité exposent pendant de longues minutes les options de sécurisation possible, le timing presse car déjà plusieurs centaines de milliers de personnes ont démonté les portes des bâtiments publics : “Mme la présidente, ils ne respectent rien. Imaginez, les portes des Mairies sont enlevées, mais aussi celles des tribunaux, des bâtiments publics pour être transformées en tables géantes, ils les considèrent comme un bien commun … Certains ont même commencé à prendre celles des banques et des bureaux de poste. On va avoir des pillages ! Ils descellent aussi du mobilier urbain, réquisitionnent les chaises et tables des écoles, des mairies, … Ils ne respectent plus rien !” Les représentants de l’ordre montrent plusieurs vidéos live qui font état des différentes revendications des citoyens, la principale étant la nationalisation des autoroutes. 

[Contre plongée sur le préfet, Montage de plans rapides (alternance, champ contre champ, plans serrés..)]
Le préfet interpelle la présidente sur les revendications du droit à disposer du bien commun comme bon leur semble. « Voyez leurs revendications de réappropriation des communs, les espaces publics, les autoroutes, les terres, “les rues sont à nous un weekend par mois, pour en faire des terrasses et échanger collectivement.” disent-ils, Le préfet est inquiet : “ils disent qu’ils veulent pouvoir faire la fête où bon leur semble. Mais il y aura des dérapages, comme toujours. Au début ils voulaient seulement ne plus payer les péages, désormais ils font la fête partout, coupent la circulation, organisent des rassemblements sans en demander l’autorisation. Il ne faut pas négocier, se montrer ferme, sinon cela va dégénérer. Il en va de l’ordre public et de la sécurité nationale !” Il continue de plus belle, “Nos renseignements disent que le mouvement risque de prendre de l’ampleur les prochains weekends, les journalistes titrent “environ 80% de la population rassemblée”.  Il va y avoir des morts, d’ailleurs il y en a déjà eu (une chute d’un homme alcoolisé qui voulait escalader un arbre)”. Les équipes du renseignement alertent sur la dangerosité de la perte de contrôle de la situation. [On voit le cuisinier qui vient de poser le dessert (une tarte aux fraises) sur la table pendant que l’apporteur de la nouvelle discute avec la Présidente]

[Plan panoramique sur les visages des personnes présentes autour de la table (Joël, le chauffeur, les enfants présents, …)]
Elle interroge le tour de table : “qu’en pensez-vous tous ?”  La présidente pose la question : “Mais que se passerait-il si on les laissait se rassembler ? Si on organisait la possibilité de ces rassemblements ?” [Les conseillers poursuivent les échanges en bruit de fond tandis que la caméra s’éloigne]

[Déambulation dans les couloirs, passage cuisine, sortie vers l’extérieur potager]
Une fois la réunion terminée, et après avoir croisé dans le couloir les agents de ménage qui sortent (vraisemblablement faire la fête populaire), Joël s’éclipse. (Il va comme tous les soirs faire un tour dans son potager -au moins un truc positif depuis l’arrivée de la nouvelle présidente- et saluer ses tomates)

[Déambulation salle commune, bureau, sortie vers l’extérieur, jardin, puis potager]
Ce soir, après avoir mangé, la présidente a besoin d’aller prendre l’air dans le jardin. 

[Séquence potager]
Ses pas la mènent au potager où elle croise Joël qui arrose ses plants de tomates. Elle lui demande son avis, lui demande de défendre le point de vue inverse car elle cherche à prendre en compte un avis différent de celui des préfets : est-ce qu’on pourrait négocier avec eux ? “Et vous vous en pensez quoi Joël ? Lors de vos déplacements vous en avez-vous vu des rassemblements festifs, c’est aussi risqué que ce qu’ils disent ? Les gens sont agressifs ou tranquilles ? est-ce qu’après les rues sont propres ? il y a eu un mort mais ce n’est quand même pas très malin de grimper à un arbre quand on est saoul, c’est une histoire de Reclaim the street ou rien à voir me direz-vous ? …” Les questions de la présidente fusent les unes après les autres, Joël se demande si elle a vraiment envie qu’il réponde. “Mouais, comme d’hab’ je fais pot de fleur, je pourrais dire n’importe quoi elle s’en fout pas mal – comme tous les autres d’ailleurs.» pense-t-il.” Ah oui excusez-moi, je déambulais dans mes pensées, mon mari n’arrête pas de me dire que si je pose top de questions à la fois on ne sait plus à laquelle répondre.” Joël la regarde interloqué “Hein ? Heu vous voulez que je réponde à toutes vos questions ?” La présidente se promène au milieu du potager “Bah oui, sinon ça ne sert à rien que je vous les pose ! Jolies vos tomates”, elle lève son regard vers Joël, “et donc vous en pensez quoi vous de tout ça ? C’est une joie populaire ou c’est une révolution ? Promis je me tais et je vous écoute.”
Joël attend un peu et pense “Attends voir ma cocotte, “je me tais et vous écoute”, on va bien voir si tu écoutes”. Il prend son temps, s’occupe de ses plants de tomates, des courgettes, arrose les pieds de salades, gratouille le sol, enlève quelques mauvaises herbes… la présidente le suit du regard, se promène dans le potager, ne dit rien. Cela dure de longues minutes, Joël lève le nez de son potager, la présidente le regarde l’air bienveillant et (il lui semble) vraiment dans l’attente de son opinion, alors il répond en vrac et raconte ce qu’il vit, ce qu’il a vu…

[Plan large sur le potager, on n’entend quelques mots par ci par là mais on ne comprend pas ce qui se dit. Joël fait des signes, parle avec passion, ou calme, enthousiaste ou un peu résigné, la présidente écoute, ne dit rien, hoche les épaules, la tête, se gratte le menton…]

Le cuisinier lui confesse que lui-même va au bal populaire de son quartier, le fait qu’il vit seul car son dévouement au travail l’a progressivement isolé de sa famille (espérance de renouer grâce à ça ?), les idiots qui cassent l’ambiance, un peu de viande saoule mais pas plus qu’ailleurs quand il y des fêtes, les revendicatifs qui veulent transformer un pic nic en manif, les jeunes avec leur musique (y’a pas que du bon mais aussi des trucs chouette), cela faisait tellement longtemps qu’il avait ce besoin de se sentir membre d’une communauté, débarrassé de ses soucis du quotidien alors, le sentiment de vivre mais aussi la gueule de bois, les rencontres improbables, les petits cons ou les vieux cons, les filles qui dansent … bref une fête quoi !

“Merci Joël, c’était très clair !”. Après avoir échangé une dernière fois avec Joël et humé l’air du soir, la présidente retourne dans la salle à manger.

[Déambulation Potager vers intérieur, couloirs vers salle commune, succession de champ contre champ, visage de la présidente en pleine réflexion qui se détend au fur et mesure du déplacement. Sa conviction est faite, elle fait une moue avec les lèvres, hoche la tête en signe d’assentiment et entre dans la salle]

[Salle commune]
Elle convoque ses conseillers, le préfet et donne sa décision. “J’ai bien réfléchi et pris les avis qui me semblaient nécessaires. Tout bien considéré, je décide de laisser les citoyens reprendre l’usage de ce qui est à eux, c’est à dire l’espace public. Je vous demande simplement de faire en sorte que cet usage (et non cette appropriation) soit respectueux du bien commun et des personnes. Nous ne sommes qu’usagers et non propriétaires. Monsieur le préfet, je vous demande de mettre tout en œuvre pour que ces manifestations de joie populaire se déroulent dans le calme. C’est à dire que je ne veux pas de policier en tenue de combat mais bien des agents de l’état qui aident à ce que cela se déroule bien pour tout le monde. Veuillez contacter les associations qui participent régulièrement à des regroupements populaires (prévention, pompier, …) pour qu’ils accompagnent ce moment. Faites en sorte que l’ensemble des participants comprenne simplement que le mobilier peut être utilisé et même déplacé mais c’est comme à la maison ou lors de la fête du quartier, après la fête il faut juste nettoyer, ranger et remettre les choses en place pour que les autres puissent les utiliser. Soyons tous citoyens et responsables. Convoquez la presse je vais faire une annonce en ce sens.  Et en attendant la presse, je vais reprendre de ce super dessert.” Le préfet tente d’argumenter mais la présidente lui fait signe de vaquer à ses occupations. “Je sais, je sais Monsieur le préfet, d’habitude certains éléments perturbateurs font que cela tourne mal à certains endroits. Aujourd’hui proposons une autre réponse, nous verrons demain ce qui se passe. Faisons le point demain matin si vous voulez bien, allez assurer la bonne tenue de ces événements citoyens s’il vous plait. Les enfants vous voulez y aller ?”. 

[Enchaînement inverse du début de l’épisode : plans cuisine, vestiaire, parking à vélo, rue de l’Elysée]
Plus tard dans la soirée, après son service, Joël range sa tenue, remet ses vêtements, raccroche son godet à sa ceinture, cale bien le pain ainsi que la tarte aux fraises (du potager) dans son vélocargo et enfourche sa monture pour aller rejoindre sa famille et la fête populaire à Asnières. 

[Rues entre Elysée et Asnières]
Sur le chemin qui le ramène chez lui, [Son d’une notification] Joël s’arrête et regarde son téléphone « suis au rassemblement avenue Churchill, va falloir trouver une solution pour les portes et les tables , c’est un peu le bazar » « Ah au fait Joël, j’ai oublié de vous demander, ça vous dirait de participer au retour d’expérience des rassemblements festifs ? » « disons dans 2 mois ? » « Bonne soirée » « votre tarte est vraiment succulente ! LP ».

[Rues entre Elysée et Asnières version groupe]
Sur le chemin qui le ramène chez lui, il croise les forces de l’ordre qui trinquent avec le public dans la rue. Joël pense :  “elle me ferait presque regretter de pas avoir voté pour elle. “