16 Avr L’appel
Récit écrit par Océan Tissot, Valerie Frayssinet, Patricia Le Pimpec et Ute Sperrfechter et facilité par Mathilde Guyard dans le cadre de l’atelier futurs proches réalisé le 16 avril 2026 en partenariat avec l’Archipel du vivant.
Thématique de l’atelier : « Et si en 2040 le centre Bretagne était devenu une biorégion ? »
Je mesure ma chance.
Je suis Fleur, la mécanicienne.
J’ai passé toute ma vie ici, dans ce lieu paisible, entouré de jardins nourriciers verdoyants de Bro Dourgi.
Tout est lent ici, lent et cyclique tandis qu’à l’extérieur c’est la guerre, la violence, la misère.
Je mesure ma chance.
Parfois je me sens comme une jeune jument bridée. J’ai envie de courir, de me cabrer, de galoper, mais tout ici est mesure.
Chaque semaine j’attends Karim avec sa caravane qui apporte des nouvelles des autres lieux, qui met un peu d’animation dans ma petite vie.
Il passe le mercredi, et à partir de lundi je me tends d’impatience. Il m’apporte une petite caisse avec des bricoles que je peux dépiauter pour récupérer des pièces détachées. Mais il apporte aussi du soin médical et, une semaine sur deux, des jeux et des livres, il transporte des biens d’un lieu à l’autre.
Bref, quand il arrive, c’est la fête, tout le village se retrouve pour un repas commun, pour danser.
On décharge et on recharge sa caravane qui est tirée par des chevaux.
J’ai l’habitude que Karim me donne un tas de conneries mais là, c’était particulièrement garni aujourd’hui. Grille-pain, radiateur, aspirateur, tuyaux, bouts de plastique en tous genres mais là, je viens de tomber sur une pépite, il me semble. Un smartphone.
J’en ai déjà eu plein entre les mains mais celui-là, il marche ! 5% de batterie, j’avais intérêt de faire vite ! J’ai juste eu le temps d’ouvrir la dernière appli et je suis tombée sur quelque chose qui m’a bouleversée. Une voix. Une voix déchirante. L’appareil ayant visiblement subi quelques dégâts. Le son était un peu lointain, grésillant, interrompu.
Mais cette voix…
Comme une complainte issue des entrailles. Impossible à déterminer : est-ce un homme ? est-ce une femme ? Il y avait du brouhaha derrière. Comme un mouvement de foule. Et cette voix désespérée qui cherche ses mots, reprends son souffle, un sanglot dans la voix et se met à chanter. Au loin on entend des cris, du bruit.
Mais le chant reste clair, doux, envoûtant.
45 secondes exactement que j’ai réécouté environ 15 fois avant que brusquement la batterie s’éteigne, coupant brusquement ce chant si doux et si fort.
Ça peut paraître anodin et pourtant, depuis j’y pense tout le temps.
Qu’est devenue cette voix ?
Quelle créature peut chanter d’un timbre aussi puissant et si doux en même temps au milieu de la foule et des cris ?
Ça m’obsède.
J’y pense sans cesse.
Je vais trouver qui est cette voix.
Et après une semaine très longue, Karim est enfin de retour.
Je le retrouve au centre du village entouré des copains. Les enfants de Simon sont eux aussi impatients de recevoir les nouveaux magazines. J’embrasse tout le monde et attends. Je ne veux pas que tout le monde sache. Je ne veux pas qu’on me voit partir. Après un temps interminable tout le monde repart je peux enfin parler au caravanier.
« Karim… »
« Pourquoi cet air si sérieux, Fleur ? Je t’ai ramené plein de trucs, tu vas être ravie. »
« Karim, j’ai un truc à te demander. »
Karim me regarde avec un drôle de sourire comme s’il savait. J’hésite. Et puis je dis :
« Est-ce que je peux partir avec toi ? Je te promets que je ne prendrais pas de place, je pourrais même t’aider au besoin. »
Karim sourit. Il continue de ranger ces affaires, dans moins d’une demi heure il sera parti.
« Tu sais, la vie sur la route, ce n’est pas toujours évident. Et puis je suis vieux et chiant. »
« Je n’ai pas peur, et je sais que ce n’est pas vrai ».
« Tu veux aller où, d’abord ? »
« Tu te souviens, la semaine dernière, tu m’as apporté ça. »
Je tends à Karim le drôle d’objet parlant qui ne brille presque plus.
Il le prend, soupire et me le rend. Il me regarde avec cette tête que j’aime bien.
« ça vient d’un endroit pas jojo avec de drôles d’oiseaux et c’est pas à la porte à côté. »
« Pas peur. »
Il rit franchement cette fois.
« Alors, c’est oui ? »
« Et tu pars comme ça sans rien sur le dos ? »
« Si, si j’ai un sac mais il est chez moi, je voulais pas que les autres voient. Alors c’est oui ? »
« Allez, vas chercher tes affaires, on part dans 20 minutes. »
C’était parti. Pour la première fois de ma vie je quittais mon chez moi pour un endroit totalement inconnu. Le voyage a duré 26 jours.
Bâtiment austère, alentours délaissés, ferrailles et planches de bois vaguement rangés, c’est exactement ce que Karim m’a décrit.
C’est quoi ce brouhaha, je n’imaginais pas autant de vie dans cet ancien abattoir. Je passe le portail de fer. Aux voix animées, je devine que le groupe assis en cercle est en train de débattre d’un choix important. Je me fais discrète, je longe le mur et me love dans un recoin, le temps de réfléchir. Comment trouver une personne que je ne saurais ni décrire ni nommer ? Je ferme les yeux pour me concentrer, je suis si proche du but.
Quand j’entends un chant, à peine audible, mon corps est parcouru par une grande onde de vibration. Je devine la présence d’un escalier derrière un décor scénique, j’en gravis deux à deux les marches, certainement d’origine, en métal froid, ça claque sous mes pas empressés. Un hall distribue différentes pièces de vie, chambres, salons, cuisine… de jeunes enfants jouent au pied d’une dame âgée qui somnole.
Je suis la voix qui vient d’encore plus loin, d’encore plus haut. Elle m’arrive maintenant très distinctement, c’est elle que j’attendais, que j’entendais en moi depuis la découverte de cet enregistrement. Elle est plus limpide, elle me bouscule de façon encore plus intime.
Le deuxième escalier est confectionné d’un mélange de fer forgé et bois, coloré, rafistolé. De la corde et des tissus en patch work l’habillent de façon bohême, j’ai l’impression de quitter le hangar. Pas de porte, de me faufile entre deux voiles scintillants et tintants.
La pièce est lumineuse, je me sens éblouie, mon cœur bat la chamade, je suis si proche de cette voix. Je me sens soudain immobilisée par le tract. Mon regard balaie l’espace, un graff majestueux embrasse les murs, lèche et estompe les angles de la pièce, et là, sur le côté, il s’évapore vers une porte-fenêtre entrouverte. J’en suis stupéfaite, cette fresque est une représentation de mon propre îlot de communauté. Je comprends que le rêve de cette personne n’est autre que ma réalité. Que ce chant est un élément de vie qu’il y manquait.
Je m’avance vers la silhouette qui se dessine dans l’ouverture.