Panique au bio-bloc F

Récit imaginé par Myriam Sonzogni, Laure Ancel, Mélissa Diakité et facilité par Delphine Bondran dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 15 juillet 2021 en partenariat avec la Banlieue du Turfu.

Thème de l’atelier: 2050, et si nous nous imaginions la bio-banlieue du Turfu ?


Journal du bio-bloc F par Maria M.


Lundi 12 avril 2072
RAS, arrosé le bloc à 10 heures. Bon taux d’humidité pour le lichen sur la façade végétale nord. Coupé le lierre pour qu’il n’envahisse pas la glycine. Deux couples de mésanges ont nidifié sur la vigne rouge. Dans les étages inférieurs, l’herbe est haute et bruissante. Les enfants du logement 7 jouent sur le promontoire est. Attention à ce qu’elles ne perturbent pas les criquets chanteurs. (je leur ai envoyé un message par les tiges connectées intérieures).
Lundi 19 avril 2072
Apporté du ferment aux racines du mur ouest. Depuis quelques temps celui-ci semble dysfonctionner. N’ouvre plus l’ensemble de ses capteurs aux heures habituelles. Base du mur orangée. Davantage d’insectes sur les parois. A surveiller. RAS sur les étages supérieurs. Les locataires sortent aux horaires habituels. Aucun souci de voisinage.
Vendredi 23 avril 2072
Trouvé des graines étranges à l’intérieur des murs ouest. Odeur forte et légèrement poivrée. Cela a couvert de poussière le couloir inférieur. Cela fait désordre. Mon rôle est de maintenir l’ordre. Veiller à ce que les circulations soient bien agencées. En haut les humains, en bas les autres vivants. L’harmonie est une question d’agencement. J’ai passé le balai et expulsé les graines à l’extérieur. Elles se sont envolées très vite formant une sorte de poussière irisée dans l’air. Cela a dû réveiller mon allergie. J’ai éternué toute la journée du lendemain.
Lundi 26 avril
Pas envie de travailler aujourd’hui. Je ne sais pas ce qui m’arrive. Des papillons à tous les étages. Je me sens plus légère comme emportée par un tournis. J’ai…

Au contact du sol, riche en humus après plus de 30 années de friche concertée, la graine mystérieuse se mit à germer à toute vitesse, libérant ses radicelles et formant une racine puissante et déterminée. Un frémissement se produit dans le sous-sol alentour informant les règnes végétaux et animaux qu’un air nouveau et vivifiant arrivait. Elantes et Budléia se redressèrent, pariétaires et herbe à Robert devinrent plus colorées. L’impact le plus flagrant fut sur la faune, et l’on entendit un chant nouveau de perruches, mésanges et tourterelles, étourdies par cet air nouveau.

Les singes installés depuis 20 décennies dans les pieds d’immeubles furent également affectés par cette plante mystérieuse qui poussait à toute vitesse comme une liane, recouvrant maintenant les façades du bio-bloc. Comme envoutés, ils partirent à l’assaut des étages et se retrouvèrent au milieu des humains ébahis pris dans leur quotidien. Les singes joyeux leur prirent leurs arrosoirs des mains, sautèrent sur les voitures volantes inter-biobloc, embrassèrent femmes et enfant dans un festival de cris et de pirouettes. Les spores dispersées par la liane, vraisemblablement à l’origine de ce joyeux chaos, contaminèrent jusqu’aux humains, tout âge confondu, les amenant à un état de douce euphorie, partagé par tous les êtres vivants présents.

Les observateurs les plus attentifs remarqueront une légère iridescence qui se dégage désormais du bio-bloc, désormais entouré d’un écrin de liane épaisse.

Un mois plus tard, Conseil exceptionnel de l’eco quartier du 93 :


Haut coordinateur de l’eco quartier :
– Nous sommes donc d’accord, les perturbations engendrées par le bio bloc F, ne peuvent plus durer. Je rappelle les faits. Les rapports hebdomadaires de la concierge Maria M se sont interrompus le 26 avril dernier et des observateurs de l’épanouissement des espèces au sol ont repéré une nouvelle espèce (plante) invasive qui a pullulé et qui produit une puissante spore euphorisante rendant impossible la réalisation du travail collectif de cette communauté. Depuis 3 jours, le rendement est insuffisant, ils passent leur temps à faire la fête. Le bloc F va peut-être se voir attribuer une pénalité. J’appelle Mme Lingua experte en relation inter-espèces pour nous éclairer sur cette situation inédite.

Lingua :
– Après avoir discuté avec la population et observé durant de longues heures le phénomène d’euphorie ludique du Bâtiment F, je peux affirmer qu’ils ne sont pas responsables de la situation. La plante annuelle J-TUI en est la cause. Cependant, elle a aussi apporté la joie, la compréhension inter-espèces qu’il manquait aux habitants humains du bloc. Les gens sont sortis de la solitude de leurs appartements et de la monotonie de leur vie.
De plus, grâce à cette fête le bioBéton (qui constitue nos habitats) a emmagasiné assez d’énergie pour alimenter le four de la communauté durant 10 jours. (C’est une situation totalement inédite et une opportunité incroyable pour notre communauté), Énergie que nous mettons bien-sûr à la disposition de l’éco-quartier. Qu’en dites-vous ?

Ainsi, je propose de conserver ces précieuses graines de bonheur, et de les confier en gérance à la communauté des bio-blocs. Ils pourront ainsi (quand ils l’estiment nécessaire) en faire usage pour recréer du lien et de l’amour inter-espèce.

Haut coordinateur de l’eco quartier :
– Cela me semble très intéressant. Qui vote pour cette proposition ? 10 votes pour Qui votre contre ? _ 6 votes contre…_ La proposition est adoptée.

Depuis cette date historique, les bâtiments sont autorisés à libérer les graines J-TUI, afin de perturber le train train des bio-blocs. Singes et humains prennent l’apéritif à l’ombre des feuilles géantes du J-Tui.