Les cigales de Montplaisir

Récit imaginé par Anaïs Schall, Anne-Françoise Sarger, Rémi Moritz et facilité par Marie Julie Rock, lors de la soirée futurs proches consacrée à la ville de Lyon le 7 mai 2020.


Juillet 2020. Au moins quarante personnes qui attendent devant le Super U. Deux heures d’attente, aujourd’hui encore.

Guillaume se sent épuisé à l’avance, prend sa place dans la file. Il rajuste son masque qui glisse. Reconnaît derrière lui Damien et Rachel, les jeunes parents rencontrés la semaine précédente, avec leur petite fille dans sa poussette. “Vous allez bien aujourd’hui, leur demande-t-il Et la conversation s’installe, se déroule au fil du temps qui passe, dévie sur la ville, le climat qui y devient intenable dès le mois de mai. Sur l’alimentation, de plus en plus toxique, trafiquée. Peu à peu, d’autres personnes se mettent à les écouter, se rapprochent malgré le mètre distancié obligatoire. C’est tout un petit groupe qui se forme insensiblement. L’attente devant le magasin dure mais plus personne ne s’en préoccupe.

Damien raconte : 

– Hier, j’ai rencontré Denis, le frère de Rachel. Il m’a parlé d’un village dans le Lubéron dans lequel trois familles ont créé une communauté, pas tout à a fait hippie, tu vois mais carrément destroy. Ils font leur fromage de chèvre eux même.

– Ouais, on aurait besoin de ça à Lyon. Avec la pénurie, on est obligé de manger leur ersatz, je ne suis même pas sûr que ce soit de la nourriture.

– Mais comment font-ils ?

– Ben, je ne sais pas trop, je peux le recontacter. Le problème, c’est qu’ils n’ont ni internet ni téléphone.

– Non ? C’est encore possible au 21e siècle ? Allo, quoi, t’es au 21e siècle et t’as pas de smartphone ?

– Non, en fait, il ne peuvent même pas commander chez livredidoo ? Mais ils mangent comment ?

– Ben je t’ai dit, du fromage de chèvre. 

– La crise… Et ça pousse dans un verger ?

– Mais non, t’es con, ils élèvent des moutons. La chèvre, c’est la femelle du mouton.Ils ne jettent rien, ils récupèrent tout. Ils échangent tout et partagent entre eux le résultat de leur travail

– Ce qu’ils ne peuvent recycler sert de combustible pour se chauffer.

– Ils font pousser leur propre potager sur leur balcon

Au détour de cette conversation, Guillaume comprend vraiment l’importance de se lancer dans cette nouvelle initiative du zéro déchet, zéro énergie. Un peu perplexe sur le sujet, il en parle directement à sa femme en lui évoquant sa discussion marquante au Super U. Sa femme, très sereine, lui prend la main pour le rassurer, elle sera là dans cette nouvelle aventure. Comme si elle y avait pris part.

(Un an plus tard…)

Il fait chaud sur la place Ambroise Courtois. Vraiment très chaud. 45 à l’ombre. A la place du vieux manège, une immense construction transparente, cubique, surmontée d’un velum blanc. On aperçoit des arbres, leur longue silhouette qui se profile comme une ombre fraîche. Devant le cube géant, un panneau :” LES CIGALES DECARBONEES – Bienvenue – Ici : Zéro énergie – Zéro déchet. Nous l’avons rêvé. Nous l’avons fait. Nos enfants grandissent sous les arbres, apprennent le rythme des saisons, savent cultiver la terre. Venez voir nos chèvres, elles donnent un super bon fromage.”