L’anniversaire et le boulet

Récit imaginé par Priscille Cadart, Stéphanie de Roguin, Mathilde Guyard, Léa Staraselski et facilité par Yohann Reverdy dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 22 avril 2021. 

Thème de l’atelier: Et si nous imaginions de zones immenses de gratuité ? Non pas uniquement des espaces de partage, don ou troc d’objets, mais des villes entières, des régions, voire même de pays où tout serait gratuit ?


22/04/2038

J’en ai vraiment marre d’eux, ils m’emmerdent. Je dois gérer pleins de choses avec l’anniversaire de Pierre et ils m’obligent à m’occuper de Franck, le fils de leurs amis néerlandais qui viennent d’arriver. Il comprend rien à comment ça marche ici et je dois me taper de l’emmener partout en ville.

3/04/2038, 3h du mat  

Pfiou, quelle journée. Déjà, il a tout fallut lui expliquer : il ne connaissait rien à la gratuité, et n’arrêtait pas de me dire des trucs genre “mais j’ai pas de sous pour prendre le bus”, ou “mais vous avez quel budget pour le cadeau” ? On aurait dit qu’il vit comme vivaient nos parents à leur époque… Il a halluciné quand il a vu mes voisins partir avec leurs outils pour aller jardiner au bord du Rhin! Pas dans leur jardin, non, un immense jardin collectif, je lui ai expliqué……Enfin, je l’ai pris avec moi, le but de la journée c’était de trouver le meilleur cadeau possible pour Pierre ! Franck essayait bêtement de m’aider en me proposant “Un livre ? Un jeu de société ? Une invitation pour un ciné, un concert?”. Mais moi j’avais déjà ma petite idée.

Nous avions remarqué, en même temps, cet atelier au bord de la route. Il était tout de bois et de terre, et la charpente était constituée de vieilles bouteilles en verre. Je connaissais secrètement cet atelier : c’était le nouvel espace “Créer ensemble” érigé par la corporation des artisanes-menuisières. Mais je ne dis rien. J’observais silencieusement la réaction de Franck face à la beauté simple, mais minutieusement détaillée de cet endroit magique.

A l’intérieur, tout se bousculait. Une émulation vive et joyeuse régnait entre les habitantes présentes. Je dis habitantes, car là-bas, il y avait une majorité de femmes. Toutes les générations étaient représentées et bricolaient ensemble divers objets : nid pour oiseaux, boîtes aux lettres, sommet de lit soigneusement sculpté… Chaque objet créé était unique et respirait le savoir-faire, et surtout, le temps. Un temps consacré, plusieurs mois, voire plusieurs années, à la confection de pièces belles et rares, qui serviraient, plus tard, à décorer nos habitations.

Franck, étonné par cette effervescence créative, ne disait mot. Je lui expliquais alors qu’il n’y avait pas meilleur endroit pour choisir, voire fabriquer un cadeau. J’avais acquis quelques notions de menuiserie, mais aussi de peinture à force de venir ici, tous les soirs, après mes cours. J’y restais parfois deux, trois heures, jusqu’à ce que mes mains somment à mon esprit de s’arrêter.

Ici, Franck n’était plus le même, comme s’il connaissait déjà le fonctionnement de ce lieu. Depuis qu’on était parti je lui racontais ce que je voulais pour Pierre. Il est tout de suite aller chercher les bons outils, choisir les bons matériaux et s’est mis à l’ouvrage. En fait, on collaborait super bien, sans avoir vraiment besoin de se parler. En deux petites heures, on a super bien bossé et le cadeau ressemblait très exactement à ce que j’avais imaginé. 

Ensuite on est passé à l’espace boisson prendre des bouteilles. A ce moment-là je faisais plus attention aux regards effarés de Franck. Je lui ai demandé ce qu’il voulait boire, j’ai pris ce qu’il me disait et je suis ressortie comme ça, il regardait partout autour de lui comme si on était en train de piquer quelque chose. On a filé au jardin des deux rives parce qu’on était méga en retard. On a un peu gâché la surprise au final, mais Pierre était content. On va dire que bon en fait ça va, il est plutôt sympa Franck. Il m’a bien aidé pour le cadeau de Pierre et la soirée s’est super bien passée.