Jacques Nicholson, le dernier des saisonniers

Récit imaginé par Jeanne Lawrence, Thimothée Aïdan et Jean-Baptiste Massoni, et facilité par Maxime de Beauchesne et Priscille Cadart et dans le cadre de l’atelier futurs proches réalisé le 7 avril  2023 en partenariat avec le collectif Go Green du BCG.

Thème de l’atelier :  Et si demain, les entreprises vivaient au rythme des saisons ? 


Le 23 février 2030,

Papa,

Nous sommes fin février et c’est aujourd’hui le dernier jour de la saison. Le dernier jour de toutes les saisons même. Tu n’en reviendrais pas à la vue de notre cher Val Thorens qui a tant changé.  

Je me souviens encore de nos discussions au chalet lorsque tu nous vantais, à moi et mes frères, toutes les possibilités de la montagne. Nous ne rêvions que de marcher dans tes pas. De dévaler les pistes d’Orelle et de ses versants délicatement enneigés par la poudreuse. De randonner à travers les sommets avant de basculer dans la vallée en prenant soin de ne pas déclencher d’avalanches. D’accéder à cette si accueillante communauté des moniteurs qui t’a tant apporté.

Xavier et François avaient décidé bien avant moi de ne pas croire en ce tableau. Et voilà qu’aujourd’hui, moi aussi je dois m’adapter au nouveau rythme des saisons. Car en effet, tout a changé ! La montagne ne se ressemble plus. La neige n’a plus rien de naturel et chaque hiver est plus court que le précédent. A tel point que les pouvoirs publics ont décidé que ce serait le « dernier » des hivers avec leur interdiction des canons à neige. Alors même que des bassines avaient justement été prévues pour stocker l’eau pour les canons, leur usage sera désormais détourné et réservé à l’agriculture.

J’ai du mal à me résigner, surtout, je ne veux pas que les souvenirs que j’ai de la montagne disparaissent. J’ai passé cette dernière année à rassembler les images, photos, illustrations diverses et variées que j’avais. Je voudrais éditer un livre, rempli de celles-ci, qui laissera une trace pour la nouvelle population de Val Thorens. Tu seras d’accord avec moi, en 30 ans, la faune et la flore locale ont complètement changées. Je me souviens qu’enfant, tu m’apprenais à reconnaître les traces du lièvre variable, celles du loup. Même s’il n’y a plus de neige, l’empreinte doit rester. 

La semaine prochaine j’aurai un nouveau métier, je louerai des vélos. Je me prépare psychologiquement à passer d’une fonction de guide à une fonction de commerçant, comme je me suis préparé à passer d’un paysage blanc, vierge, à un paysage coloré offrant de nouveaux contrastes. Je croyais que la neige qui tombait chaque jour pouvait effacer n’importe quel paysage, je réalise que c’est elle qu’on est en train d’effacer. Dans une demi-heure j’irai débrancher le dernier canon à neige de la station. 

Je t’embrasse,

Jacques