De 200k€ à 200km

Récit imaginé par Thomas COISPEL, Alexis KLEIN, Benoît ROLLAND DE RAVEL, Corinne DOS SANTOS, et facilité par Laetitia Bielka dans le cadre l’atelier futurs proches réalisé le 11 février décembre 2021. 

Thème de l’atelier: Relocalisation de nos activités “Et si en 2045, nous étions tous limités à ne pouvoir nous déplacer que dans un rayon de 200 kilomètres à la ronde, avec quelques dérogations ?”


Comme promis Icare, je vais te raconter l’histoire de grand-mère.


“L’histoire que je vais te raconter commence en 2025. Grand-mère était une femme de pouvoir travaillant dans une grande entreprise pétrolière et gazière française privée, des producteurs de pétrole, le truc qu’on a fini par laisser sous terre. Très obsédée par la techno ta grand-mère Sabine, elle a toujours été fière de sa réussite, féministe (première femme à peser 200 millions d’euros !)  mais peu concernée par l’avenir de notre planète… Le seul bout de vert qu’elle voyait c’était le gazon du golf, et souvent depuis les longs courriers qu’elle prenait pour aller négocier des contrats en Afrique et aux Etats-Unis. Elle pensait que la solution au dérèglement climatique était technologique et passerait par l’hydrogène. Depuis, on a préféré juste consommer moins d’énergie. Grand-mère était en fait dans un déni de réalité concernant son mode de vie, quand même pas très sobre hein ma fille ?

A cette époque, Grand-mère Sabine, était âgée de 40 ans et moi-même, j’en avais 20.

Un jour, en plein vol Paris – San Francisco, elle apprit une très mauvaise nouvelle. En effet, un référendum sur les restrictions de déplacement était proposé à la population française. Persuadée que c’était de la pure folie, grand-mère n’était pas inquiète du résultat. 

Imagine l’état de ta grand-mère : j’étais considérée à l’époque comme la porte drapeau de cette mesure. J’avais en effet réunis en 2 ans plus de 5 millions de signataires. Une fois elle m’a dit que j’étais son “plus grand échec…”. La question posée aux français à l’époque était la suivante: “Compte tenu du contexte de raréfaction des ressources fossiles et des dégâts causés par les dérèglements climatiques, considérez-vous qu’il faille instaurer une limitation des déplacements à 200 kms autour de son domicile ou est-ce qu’un système incitatif vous semble plus adapté (notamment pour maintenir les voyages d’affaires, importants pour préserver l’activité économique, et donc les emplois, de notre pays) ?”.

J’avoue qu’à l’époque on se disputait pour un rien, ta grand-mère et moi. Alors quand je lui ai annoncé que ma pétition avait débouché sur un référendum, ça lui a fait un choc… mais pas pire que l’annonce des résultats : là boum, dans les pommes ! 

Parce que oui, on avait gagné, et ça mettait pas grand-mère dans ses plus beaux états. Et ce d’autant plus que ce n’était pas gagné.
Ainsi, avant de monter dans l’avion, grand-mère était très confiante quant au fait que le référendum se solderait par un rejet de la proposition de limiter les déplacements à 200 kms. Les bookmakers et les spécialistes des questions politiques annonçaient tous une victoire du “non” à plus de 55%. 

Elle a toutefois commencé à être ébranlée dans ses certitudes en entendant les 1ers sondages faits à la sortie des bureaux de votes. Ils annonçaient un résultat plus serré que prévu.

Jusqu’à ce que le verdict tombe. À l’arrivée à San Francisco : Grand-mère Sabine apprend qu’une limite de 200km va s’imposer à elle et à tou.te.s les autres habitant.e.s, exceptées de rares autorisations. Vivre dans un rayon de 200km, il fallait vivre avec désormais. Son angoisse monta, elle qui était habituée à beaucoup voyager. Elle ne l’avait pas vu venir, ou ne voulait pas le voir venir ! A cette époque, j’ai aussi remis en questions mon avenir et mes libertés. Je voulais que l’on se réfugie quelque part, mais où ? Ta grand-mère n’était pas très réactive, j’avais peur qu’elle fasse une bêtise. Peut-être qu’elle aussi elle avait peur pour moi, parce que j’avais déjà fugué. Un mois sans nouvelle à inventer le monde d’après avec tous les potes écolos. Alors quand je lui ai dit que soit c’était la Drôme avec moi, soit elle pouvait me dire adieu, elle avait de quoi se faire un sang d’encre.

D’un coup, conversation coupée, impossible de la rappeler je tombais directement sur la messagerie, qu’elle n’avait même pas pris la peine de personnaliser, juste une tonalité. BIIIIP. L’annonce du référendum avait fait “craquer” Internet et les communications. Trop d’appels, trop de messages, trop de données dans les serveurs… La promesse d’un monde hyper-connecté a tout fait péter. Quand j’ai réussi à la joindre de nouveau, un jour plus tard, Grand-mère se faisait une cure de martini-mimosa, au Ritz de San Francisco, persuadée qu’on allait changer d’avis (elle m’a parlé du Brexit ou je ne sais plus quoi…). Le gouvernement nous avait donné une semaine pour prendre une décision et s’installer définitivement dans un rayon de 200km. Grand-mère a attendu jusqu’au DERNIER JOUR ! Tu le crois ? 

20 ans plus tard, Grand Mère Sabine avance encore doucement et difficilement dans sa courbe du deuil… Sans jamais cesser de penser à moi, sa fille.

C’était en 2045, il faisait très chaud l’été, comme chaque année maintenant. Dans sa maison isolée, Grand-mère désespérait. Elle n’était pas habituée à cette solitude. Le 2 février de cette année-là, un mouton s’est égaré dans son jardin et est venu ensuite la saluer chaque matin à 8h30, durant son petit déjeuner. Ce mouton a ressourcé ta grand-mère, qui a appris à ralentir et apprécier les relations du vivant, contrairement à son mode de vie d’avant en plein Paris. Merci à Shawn le mouton qui s’est évadé de son parc. Cela montre comment deux êtres vivants ne parlant pas la même langue arrivent à s’attacher. Cela a fait beaucoup réfléchir ta grand-mère quant au besoin de voyager loin pour découvrir d’autres cultures, alors que des moments encore plus dépaysants étaient possibles en restant proches.Ce nouveau départ a remis Grand-mère sur de bons rails, elle retrouvait le sourire. Partante pour me rejoindre dans la Drôme en 2025, c’est une nouvelle vie qui l’attendait. Or, à la suite de sa longue exposition au bruit de la ville et des réacteurs d’avion, elle perdit progressivement l’ouïe. Heureusement, grâce à sa plasticité cérébrale, elle est à présent plus sensible à tous ses autres sens, dont elle profite pleinement dans la Drôme, avec la faune et la flore locales.Juste après ta naissance, nous avons toutes les deux créé une école de botanique, et  avons monté une petite entreprise de production de plantes médicinales par des mal-et-non-voyant-e-s et entendant-e-s. 

Tu vois, sans la décision courageuse de ta Grand-mère, je n’aurais peut-être pas déménagé ici, et tu n’aurais peut-être pas vu le jour, ou tu aurais été une autre personne, très loin dans un pays que tu ne verras jamais… Parce qu’au fond de moi, je l’aimais et je n’avais pas envie de la quitter pour toujours. Je lui ai mis la pression, mais j’avoue j’aurais pas pu assumer de ne plus jamais la revoir. 

Va lui faire un bisou, mais crie lui que tu viens de loin. Tu sais qu’elle n’entend plus très bien…