Bosser, ça décoiffe !

Récit imaginé par Alexandra Bardet, Laurence DRUON, Clélia Malet et facilité par Valdie Legrand lors de la soirée de futurs proches consacrée à la relation au travail, à Paris, le 28 mai 2020.


Agathe : Bonjour Sophie! Je suis Agathe ! C’est moi qui t’ai répondu au téléphone il y a quelques jours… Comme tu as posé une candidature pour intégrer notre communauté, il était évident que nous devions prendre un moment pour en discuter ensemble, faire connaissance. J’aimerais te poser quelques questions sur ton parcours, ton intérêt pour notre quartier ! C’est ok pour toi ? Veux-tu un verre d’eau ou autre chose ? 


Sophie : Bonjour Agathe, non merci pour l’eau. Je suis ravie de te rencontrer. Allons-y alors !


Agathe : Pour commencer, Sophie, pourquoi veux-tu intégrer notre communauté ? Et puis, comment as-tu entendu parler de nous ?


Sophie : Eh bien, j’ai eu vent de l’existence de votre communauté grâce à une copine… J’ai reçu une lettre de sa part il y a quelques mois où elle me raconte le fonctionnement chez vous… Elle m’a semblé radieuse ! Depuis, eh bien, cette lettre me trotte en tête. J’ai pris un peu de temps pour moi, j’ai réfléchi, et je me suis lancée. Ce qui me plaît chez vous, c’est la façon dont sont réparties les activités, les fonctions que chacun occupe. Par exemple, j’aime bien l’idée de pouvoir vraiment choisir comment on travaille, avec qui. Là où je vis actuellement, on a tellement eu peur de reproduire cette fameuse logique de “spécialisation” qui est clairement dépassée et inefficace, qu’on a décidé d’obliger chacun à exercer plusieurs fonctions. J’ai adoré. Au début. Aujourd’hui, je crois qu’au fond ça ne me convient pas. J’ai un rêve… être coiffeuse ! Et là où je vis, je ne pourrais pas exercer cela autant que je voudrais, trop prise à réparer un dérailleur, à plier du linge avec une personne âgée… Tu comprends ?


Agathe : Oui, je pense que je comprends, ce n’est pas la première fois que quelqu’un me parle de ce type de fonctionnement au sein d’une communauté. Alors comme ça, tu aimerais être coiffeuse ?

Photo by Animesh Bhargava on Unsplash

Sophie : Je me souviens de ce que me racontait ma grand-mère quand j’étais petite. Elle avait monté un salon de coiffure rue Daguerre, une rue piétonne où tous les gens se connaissaient, se saluaient et s’invitaient pour boire un café… Elle parlait de son métier avec des étoiles dans les yeux. Elle y consacrait toute son énergie, sa passion. Elle mettait toute son âme pour révéler le plus beau de chacun. Elle me disait aussi qu’une coupe de cheveux reflétait un moment de vie. Elle avait le pouvoir d’aider les gens à se remettre d’un rupture amoureuse ou d’une déception amicale, ou bien à gagner en assurance pour donner le meilleur d’eux-mêmes au travail…Je fais tellement de choses aujourd’hui, que je n’ai plus le coeur à rien. Je ne crois plus à rien.Je veux être utile pour ma communauté… mais trop d’activités c’est traiter les choses de manière superficielle. Quand on butine de lieu en lieu, on finit par être nulle part. Je pense que je serais plus épanouie et utile à la communauté si je me consacre à un métier. Coiffer, c’est dans mes gènes. Et puis, jamais un « robot-pinceau-ciseaux », comme je les appelle, ne mettra autant d’âme dans une coupe. Coiffer c’est s’occuper des autres, les petits, les vieux, c’est écouter leur états d’âmes, partager un morceau de vie, leur permettre de tourner la page et d’avancer. Je veux créer un salon qui soit aussi le café du village. Un lieu de passage, un lieu qui brasse les histoires, les vies…


Agathe : C’est génial de t’entendre parler de tout ça, de sentir à quel point cela te passionne ! Tu pourrais également me raconter un peu ton parcours, ce qui t’a amené dans le quartier où tu vis actuellement, ce que tu y as trouvé, découvert ?


Sophie : J’ai rejoint la communauté de la Butte aux Cailles il y a 10 ans, avec Max mon amoureux. On aimait bien la colline, avec ses vignes partout, ses arbres fruitiers, les cultures de sarrasin sur les toits, et les tomates cerises sur les murs. Au début je ne savais pas vraiment quoi faire comme activité, j’étais très jeune et j’avais juste envie de me balader et de passer du temps avec Max. C’était une communauté où on te laissait le temps d’atterrir avant de choisir des activités. Au fur et à mesure, j’ai rencontré les gens dans les petits commerces, dans les jardins partagés. Il y avait des chantiers collectifs lors des grands temps forts : la cueillette du raisin, la fabrication du coulis de tomates. J’ai bien sympathisé avec des personnes âgées qui habitaient sur mon palier, et petit à petit, j’ai eu envie de me rendre utile auprès des aînés. J’animais des ateliers mémoire, gym douce, on allait se balader le long de la Seine, on chantait des chansons de leur époque. À cette occasion, j’ai été amenée à leur couper les cheveux. J’ai beaucoup aimé et c’est de là que m’est venue cette envie de devenir coiffeuse, comme ma grand-mère. Et puis, j’adore bricoler, j’aime la mécanique, les outils, la précision. Alors, quand le poste de responsable de l’atelier vélo est devenu vacant, j’ai candidaté et j’ai été acceptée. Je crois que ça va me servir pour la coiffure : l’amour des outils, leur entretien…J’avais aussi une troisième fonction en dehors de cette communauté, une mission à l’échelle de la Ville de Paris, pour le Nouveau Ministère de l’Éducation. J’étais cheffe de projet, j’accompagnais et je formais les enseignants, les parents, les animateurs pour qu’ils maîtrisent mieux les outils de la communication non violente et les pratiques corporelles. J’aimerais d’ailleurs développer une nouvelle forme de coiffure : la coiffure comme un prétexte à l’émancipation des individus. Trouver son look, son identité, se sentir mieux dans son corps.


Agathe : C’est intéressant ! Cela me fait penser à un projet qui se développe en ce moment  à l’université populaire autour des liens entre l’intériorité et l’apparence extérieure… Et bien Sophie, ça te dirait d’aller faire un tour pour visiter notre quartier ?

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